Tour d’Europe

                                   

Dans le prolongement de mon commentaire du résultat en France des élections du 26 mai j’ai essayé de voir ce qui s’est passé dans les autres pays de l’Union européenne. Les notations qui suivent ne prétendent ni à l’exhaustivité ni à une réelle objectivité, car je ne dispose que d’informations partielles et je n’ai pas le même intérêt vis-à-vis des différentes nations qui composent notre continent. Elles font le tour des cinq grandes zones géographiques que l’on peut y distinguer.

1 – L’Europe du sud, celle dont les rives sont baignées par la Méditerranée, autour de ses trois péninsules, ibérique, italienne et hellénique, et de ses deux iles, Malte et Chypre, m’est particulièrement chère. Elle envoie à Bruxelles 152 élus. Les résultats y sont contrastés.

Je ne parlerai pas de ce qui se passe dans les iles, encore que la question des paradis fiscaux, à Malte, et celle des rapports avec la Turquie, à Chypre, ne soient pas sans importance.

C’est dans les deux pays de la péninsule ibérique, Espagne et Portugal, que la situation politique est pour moi la plus satisfaisante. Dans ces deux pays, s’appuyant sur des configurations partisanes différentes mais agissant dans l’axe d’orientations convergentes, un gouvernement à direction socialiste sort plutôt renforcé par la consultation de dimanche dernier. En Espagne, Pedro Sanchez voit son parti renforcé et sera en mesure de poursuivre la politique économique et sociale qu’il conduit depuis deux ans. Au Portugal, Antonio Costa est lui aussi conforté dans sa stratégie, unique en Europe, d’alliance avec les communistes et la gauche radicale. Les élus de ces deux pays devraient pouvoir contribuer intelligemment à la gestion d’un ensemble dont ils n’entendent pas sortir mais qu’ils veulent faire évoluer. Heureux serais-je si la France, en avait fait autant.

La situation est hélas bien différente en Italie.Dans ce pays européen de la première heure c’est la droite nationaliste qui l’emporte haut la main, passant en cinq ans d’un peu plus de 5% à près de 35% des voix. Les socialistes, même s’ils limitent la casse, ont plongé. Le mouvement cinq étoiles n’est plus, en admettant même qu’il l’ait jamais été, une force politique réelle. Les écologistes sont inconnus au bataillon. En bref, mes amis italiens auront bien du mal à s’en sortir.

La Grèce est plus éloignée de nous géographiquement, elle est aussi beaucoup plus pauvre, mais son histoire et sa culture sont les nôtres et il est évident pour moi que sa place en Europe n’est pas usurpée. J’ai suivi avec intérêt le parcours de Tsipras et, même si, comme beaucoup d’autres leaders du camp socialiste, il a trop souvent mis au nom du réalisme ses convictions dans sa poche, j’ai gardé pour lui ma sympathie et je souhaite qu’il puisse continuer à tenir les rênes de son pays. Devancé par la droite, il sort de cette consultation plutôt affaibli mais non condamné et le résultat des élections anticipées qu’il va maintenant organiser déterminera son sort, cependant que les élus de son parti continueront semble-t-il de faire partie, ce qui peut paraitre surprenant, du groupe de la gauche radicale au Parlement européen.

2 – L’Europe de l’outre-Manche,à laquelle tant de souvenirs communs nous unissent, compte encore 84 élus. Elle se trouve, par rapport à l’UE, dans une situation épouvantable. 

L’Irlande indépendante tire certes son épingle du jeu. Elle a sagement envoyé à Bruxelles une palette équilibrée d’élus tous pro-européens.

Quel gâchis, en revanche, dans ce qui est encore le Royaume Uni mais se trouve aujourd’hui en voie de décomposition. Les deux partis, le labour et les torys, qui structuraient depuis des lustres la vie politique de ce pays, souvent donné en exemple par les politicologues, se sont divisés et ils sortent effondrés de ce scrutin, réunissant à eux deux à peine plus du quart du total des voix. Le Brexit de Farage arrive largement en tête. Mais les libéraux démocrates, pro-européens, arrivent en seconde position et ils n’ont pas dit leur dernier mot.  Nul ne peut dire à quoi va nous mener ce chaos, avec une opinion qui se partage, quasiment à égalité, entre partisans et adversaires de la sortie de l’UE. Mes amis écossais, qui sont très largement partisans du maintien, en souffrent plus que tous et il n’est pas exclu qu’il fassent un jour ou l’autre à l’UK le clin d’œil d’un « Scotexit ».

3 – L’Europe du centre ouest, avec l’Allemagne et les trois pays du Benelux, et à laquelle on peut rattacher l’Autriche, reste le noyau dur de l’union européenne. C’est elle qui en tire le plus profit et on la verrait mal larguer les amarres. Si l’on y inclut la France, c’est la zone qui envoie le plus d’élus à Bruxelles, 246 au total.

La palme du confort revient ici au Luxembourg, siège historique d’institutions prestigieuses, paradis fiscal, dont le PIB par habitant est, de très loin, le plus élevé en Europe. Ses 6 élus, conservateurs, libéraux-centristes, verts et sociaux-démocrates continueront à tirer bien des ficelles.

L’Allemagne, tant mieux pour elle, est le pays pour lequel on pourrait croire qu’à été taillée la zone Euro dont le cours a été particulièrement favorable au  Mark, et elle serait évidemment la dernière à vouloir en sortir. Les deux grands partis, la CDU et le SPD, conservent leurs forces mais, le second surtout, ils perdent des voix. Les écologistes font une percée spectaculaire et s’intercalent entre eux. L’extrême droite progresse dans l’ex Allemagne de l’est mais elle reste très minoritaire. Ce pays restera sans complexe la pièce maitresse de l’Union européenne.

Aux Pays bas le parti du travail remporte une victoire inattendue. Cet avantage donné à la gauche, rare en Europe, est pour moi bienvenu, de même que le recul des populistes et le léger progrès des écologistes.

Je ne suis pas en mesure de commenter les résultats en Belgique, en raison du partage qui existe dans ce pays entre les circonscriptions francophones et néerlandophones et de la complexité de la carte des partis polltiques. Mais je ne pense pas qu’il y ait lieu d’avoir grand souci de ce côté-là.

Enfin, la situation en Autriche est originale puisque on y enregistre simultanément le progrès du parti conservateur au pouvoir, la dissolution de son alliance avec une extrême droite qui perd des plumes et sa mise en minorité par une coalition inattendue qui va conduire à de nouvelles élections. Je ne me fais personnellement que peu de souci pour ce pays avec les chercheurs duquel nous avons au Ciriec depuis longtemps des relations fécondes et qui continuera d’une manière ou d’une autre à jouer son rôle dans la mouvance européenne.

4 – L’Europe du nordavec laquelle la France n’a pas de frontière, est certes plus éloignée de nous, mais son appartenance à l’Europe ne pose aucun problème. L’exemple social scandinave reste instructif et le « modèle nordique » des relations dans l’entreprise est à juste titre souvent pris en exemple. Elle envoie à Bruxelles 71 élus et les résultats que l’on y enregistre n’ont rien d’inattendu.  

La Suède n’est pas dans la zone Euro et elle ne s’en porte au demeurant pas plus mal. Les sociaux-démocrates y restent nettement en tête devant la droite classique. L’extrême droite, bien qu’en progrès ne vient qu’ensuite, suivie des écologistes et des centristes. 

Au Danemark on a voté massivement. Centristes et sociaux-démocrates sont largement en tête, suivis des écologistes. 

Même chose en Finlande où les écologistes et les sociaux-démocrates progressent au détriment des conservateurs au pouvoir. 

Dans aucun de ces trois pays il n’y a remise en cause des équilibres antérieurs et du positionnement vis-à-vis de l’Europe.

Restent les trois Etats baltes, Estonie, Lettonie et Lithuaniequi sont à la limite entre cette zone nordique et celle de l’Europe de l’est dont je parlerai ensuite. Si je les range ici c’est parce que je pense que leur intégration dans l’ensemble européen devrait pouvoir se poursuivre sans difficulté majeure. Ce sont de petits pays que leur culture et leur niveau de développement rapprochent de leurs voisins scandinaves. Les résultats enregistrés dimanche et que je ne commenterai pas davantage sont fonction des situation locales et n’appellent pas de ma part des commentaires spécifiques. 

5 – L’Europe de l’est, avec ses 174 élus est la zone pour laquelle se posent aujourd’hui les problèmes les plus lourds. Sur les conditions de l’entrée dans l’Union européenne des pays qui la composent, mon point de vue a fortement évolué.

J’ai eu au tournant de ce siècle à participer activement à des activités de coopération administrative en direction des pays de l’Est, en Russie d’une part, dans plusieurs des Etats de l’ancienne zone soviétique d’autre part. Je pensais alors qu’il était naturel d’offrir à ces pays, qui allaient devenir indépendants mais qui étaient encore démunis et inexpérimentés, un accueil au sein de l’Union européenne. Cela partait d’un bon sentiment, mais je ne suis pas sûr d’avoir alors suffisamment pesé les conditions dans lesquelles cette opération allait pouvoir être réalisée.

Il aurait fallu imaginer une forme de soutien et de coopération autre que celle qui a consisté à les intégrer directement dans l’Union européenne, à égalité de droits et de devoirs qu’ils se sont révélés incapables d’assumer et de respecter. Leur culture et leurs pratiques politiques ne rejoignent qu’en partie celles des autres contrées du continent. Leur niveau de développement est nettement inférieur. Leur poids dans le système, plus d’un cinquième des élus à Bruxelles, en déséquilibre le fonctionnement.

Le scrutin de dimanche illustre cette situation avec, dans la plupart des pays, une prédominance de courants étiquetés souverainistes ou populistes, sans que je sois, il est vrai, personnellement en mesure de vérifier pour chacun d’eux le degré de pertinence de ces qualificatifs. Les notations qui suivent sont de ce fait très lacunaires.

En Polognec’est le parti ultra-conservateur Droit et Justice qui arrive très largement en tête, avec 46% des suffrages. 

En Hongriela droite nationaliste et souverainiste de Victor Orban obtient plus de 52%, tandis que son homologue arrive en tête en Slovénie

En République tchèque, c’est aussi le parti populiste du premier ministre qui arrive en tête, les conservateurs et l’extrême droite sont en force.

En Slovaquie les sociaux-démocrates sont devancés par une coalition centriste et talonnés par l’extrême droite. 

En Roumanie, avant dernière dans le classement du PIB par tête dans les pays européens, le parti nationaliste libéral devance le parti social-démocrate

EnBulgarie, dernière du même classement, les conservateurs sont en tête, devant les sociaux-démocrates.

Reste la Croatie, où les conservateurs au pouvoir sont en recul et les sociaux-démocrates en progrès, et où l’on enregistre la percée à première vue sympathique de la liste d’un magistrat engagé dans la lutte contre corruption. 

En conclusion

Au terme de cette revue des résultats enregistrés sur notre continent on peut, comme le font la plupart des commentateurs, s’interroger sur les inflexions que le vote de dimanche dernier apporte à la composition de l’assemblée européenne. 

Le PPE et la social-démocratie restent les groupes les plus importants mais ils n’ont plus à eux deux la majorité des voix et ils devront composer avec les centristes et les écologistes en progrès. Les souverainistes s’affirment fortement mais de manières différentes, en France, au Royaume Uni, en Italie, dans les pays de l’est notamment. On continuera dans les prochaines années à négocier, sur les bases ainsi modifiées, les compromis qui permettent de pourvoir les postes et de mener les politiques. 

Mais l’essentiel, pour moi, se situe ailleurs. 

Je crois, avec d’autres, que l’Europe est pour nous un point de passage obligatoire. Elle doit se mettre en mesure d’offrir, face aux autres grandes puissances mondiales, les Etats-Unis, la Chine, la Russie peut-être, une voie originale de développement, dans la définition de laquelle le courant socialiste, auquel je continue de me rattacher, peut jouer un rôle essentiel.

Mais il me parait évident que cette voie ne pourra s’affirmer qu’à partir d’une profonde redistribution des cartes. L’Europe doit se redéfinir, se reconfigurer, se reconstruire. Elle ne pourra le faire sans qu’on en vienne un jour ou l’autre, et le plus tôt sera le mieux, à la renégociation des traités qui la fondent.

Il faut conserver et revivifier le noyau de base dont à mon sens le Royaume uni, comme l’Italie, font nécessairement partie, et savoir négocier avec ces deux pays les compromis nécessaires. 

Il faut assujettir clairement tous les pays européens aux principes de la solidarité et aux exigences de la liberté et subordonner à ces deux conditions la définition du statut qui leur est applicable au sein de l’Union. 

Il faut avoir l’intelligence de donner à la convergence à long terme des politiques économiques et sociales la priorité sur l’alignement dans l’immédiat des normes comptables.

Il faut savoir aménager, à l’intérieur de l’Union, des espaces de liberté et de différenciation. 

Fermeté dans l’application des principes et souplesse dans la mise en œuvre opérationnelle ne sont pas incompatibles. C’est en les associant que l’Europe s’affirmera dans le Monde.

Après les européennes

1 -La règle d’or, lorsqu’il s’agit d’apprécier la portée d’une élection, est de partir de la comparaison de ses résultats avec ceux des dernières élections du même type.

Il est légitime, bien entendu, de se référer aux évènements qui se sont produits entre temps, ainsi qu’aux anticipations faites avant le scrutin, mais c’est d’abord sur cette comparaison qu’il faut fonder les analyses. 

Que constate-t-on, en utilisant cette méthode, pour mesurer les résultats d’hier et en allant de la droite à la gauche ?

L’extrême droite est en léger recul sur ce terrain qui lui est a priori favorable. La liste du Rassemblement National  est certes arrivée en tête et, compte tenu de l’augmentation de la proportion des votants, elle a recueilli plus de voix qu’en 2014. Il n’empêche qu’elle a perdu un point et demi (23,43% des suffrages contre 24, 86).Dupont Aignan est resté au même niveau (3,5).

La droite classique s’effondre, passant des 20,81% de l’UMP en 2014 aux 8,48 % de LR en 2019. Elle perd ainsi plus de la moitié de son électorat.

Le centre droit, avec LREM, La République En Marche, fait une percée spectaculaire, en réunissant 22,31% des voix alors que le MODEM, allié alors à l’UDI, n’avait obtenu que 9,94% en 2014.

Les écologistes, avec EELV, Europe écologie les verts, progressent fortement. Ils avaient déjà 8,95 des voix en 2014. Ils en ont 13, 42% cette fois-ci et ils se hissent ainsi à la 3èmeplace du classement.Il n’est cependant pas inutile de rappeler ici que, avec à sa tête Daniel Cohn Bendit, et Yannick Jadot y figurant déjà, la liste écologiste avait obtenu plus de 16% des voix aux élections européennes de 2009.

La gauche socialiste s’effondre elle aussi. Uni aux radicaux de gauche le PS avait eu 13,98% des voix en 2014. Il n’en a plus, avec Place publique, que 6,18 en 2019.

L’extrême gauche, enfin, progresse légèrement. Certes la France Insoumise, avec 6,31 %, fait un résultat très inférieur à ses attentes, tandis que le PCF, avec 2,5%, n’arrive même pas à obtenir la prise en charge de ses frais de campagne. Mais ils réunissent tout de même à eux deux 8,81% des voix contre seulement 6,33 pour leur liste commune de 2014.

On m’excusera de m’être borné ainsi à citer des chiffres que chacun peut retrouver comme je l’ai fait en allant les chercher. Mais il se trouve que la presse ne les reprend que très partiellement alors qu’ils devraient structurer les analyses.

2 – Quelles premières conclusions peut-on tirer de ces résultats ? Je ne formulerai à ce stade que deux observations. 

Macron peut être satisfait, bien qu’il n’ait pas encore gagné la partie.

La liste qui se réclamait de lui n’est arrivée qu’en seconde position, mais la victoire du RN est finalement plus courte que prévu. Deux ans après l’élection présidentielle, la LREM, formation nouvelle, a fait un bien meilleur score que celui obtenu par un parti depuis longtemps enraciné dans la vie politique, comme l’était le PS, en 2014. Avoir réussi à faire vivre et à placer en tête du classement, malgré la relative faiblesse de sa tête de liste, cette formation nouvelle, est une performance inédite qui mérite d’être relevée, quelque jugement que l’on puisse porter sur le fond de ses positions.

Il reste maintenant au Président, s’il veut gagner les élections présidentielles de 2022, à élargir sa base politique et à franchir l’obstacle des municipales de 2020. On peut gager qu’il cherchera à retrouver une caution écologiste en remplacement de celle que lui avait donnée Nicolas Hulot et qu’il va dans le même temps s’efforcer de mettre en place les équipes  susceptibles d’emporter des bastions locaux qui ont encore, à droite comme à gauche, une forte capacité de résistance.

La gauche est éclatée et elle reste entièrement à reconstruire. 

La gauche existe-t-elle encore et où sont ses frontières ?

Et d’abord les écologistes en font-ils partie ?  Je le souhaite mais les premières déclarations de Yannick Jadot sont sur ce point ambigues. Je reconnais ne m’être pour ma part et jusqu’à ce jour qu’insuffisamment intéressé aux positions de son mouvement. Mais je peine à y trouver les lignes de force du changement dans le domaine économique et social dont la gauche est pour moi porteuse. Il ne suffit pas de proscrire le glyphosate et les pesticides, le charbon et le nucléaire, le diesel et le plastique. Il faut aussi parler des luttes sociales et du pouvoir économique. Il ne le fait que fort timidement.

Le parti socialiste, dont je salue la campagne, a réussi à limiter les dégâts. Il devrait voir revenir à lui les troupes de Benoit Hamon, si celui-ci a la lucidité de mettre fin à son équipée. Mais c’est bien peu de chose et un énorme chemin reste à parcourir avant que cette formation retrouve le dynamisme et la capacité d’entrainement que lui avait donnés le congrès d’Epinay. Saura-t-elle le faire ? Sur quelles bases ? Et avec qui ? C’est l’enjeu énorme des années qui viennent.

Plus à gauche la liste de Ian Brossat, pour laquelle je ne regrette pas d’avoir voté, n’a malheureusement pas obtenu le résultat minimum que je souhaitais pour elle. Cela n’a pas pour autant donné des ailes à la France insoumise, dont le résultat est extrêmement décevant et devrait conduire Jean-Luc Mélanchon à mettre rapidement la clé sous la porte. Sera-t-il possible de continuer à faire vivre, sur ce versant de l’échiquier politique, la force de contestation et de stimulation dont nous gardons le besoin ? Je le souhaite mais suis malheureusement loin d’en être sûr.

Le pire est pour l’instant évité. Mais le meilleur risque de se faire attendre.

3 – Je n’ai parlé ci-dessus que des répercussions du vote d’hier sur la vie politique française. Ce n’était pas son objet principal. Rien ne va changer à l’équilibre actuel de nos institutions. C’est sur la composition nouvelle de l’assemblée de Bruxelles et les conséquences qu’elle aura quant aux orientations de la politique européenne qu’il faudrait principalement s’interroger. Ce dossier est complexe. Je ne dispose pas des éléments suffisants pour en traiter aujourd’hui. J’espère pouvoir bientôt y revenir.

Mon vote aux européennes

Je voterai européen

Dans la panoplie des consultations politiques, les élections européennes sont les plus mal comprises et il ne faut pas s’étonner de ce que le taux d’abstention soit toujours élevé.

Pour les présidentielles et les municipales, un peu moins directement pour les législatives, on sait quels seront le rôle et les pouvoirs de ceux que l’on désigne. En revanche, aux européennes, où il s’agit d’élire à la proportionnelle 74 parlementaires français dans une assemblée de 750 membres, nul ne sait à quoi ils servent, ce qu’ils seront ou non capables de faire, et la mise en œuvre des grands projets qu’ils annoncent à qui mieux mieux n’a aucune crédibilité.

Dans ce contexte l’enjeu tend à se déplacer et, s’agissant de la première consultation électorale nationale du quinquennat Macron, survenant après la crise des gilets jaunes et la clôture du grand débat national, on voit en ce moment monter au premier plan la question de savoir qui, du Rassemblement national ou de la République en marche, arrivera en tête le 26 mai.

Je ne tomberai pas dans ce piège. Que la liste de Jordan Bardellasoit créditée dans les sondages de plus de 20% des suffrages est éminemment regrettable. Mais ce n’est pas en votant pour celle que conduit Nathalie Loiseauque l’on y changera quoi que ce soit. 

Il est surprenant que l’on n’ait pas jusqu’à ce jour essayé de mettre en place un mode de scrutin marquant le caractère européen de la consultation, qui imposerait aux listes l’obligation de se rattacher d’une manière ou d’une autre à une tendance dépassant les frontières nationales.  Ce n’eut pas été une tâche facile, mais l’imagination des juristes est fertile et je pense que l’on aurait pu y parvenir.

Pour ma part en tous cas, c’est bien par référence à la composition actuelle du parlement européen et pour renforcer l’une ou l’autre de ses composantes que je vais me déterminer.

Je voterai à gauche 

Il y a aujourd’hui à Bruxelles huit groupes parlementaires.

Trois d’entre eux, avec 153 élus au total, réunissent les souverainistes de tous poils et c’est là que se retrouveront les élus de Le PenDupont Aignanou Asselineau

Le groupe PPE, celui de la droite libérale, est le plus important, avec 217 membres. Il s’inscrit dans la ligne, aujourd’hui dominante en Europe, du capitalisme néo-libéral. On y trouve notamment les chrétiens démocrates allemands, le parti populaire espagnol, la plateforme civique polonaise et l’union civique hongroise. C’est lui qui accueillera les élus français de la liste Bellamy.

 Un groupe généralement catalogué comme centriste ou de centre-droit, celui de l’ADLE (alliance des démocrates et libéraux en Europe), compte aujourd’hui parmi ses 68 membres les élus du MODEM. Ses orientations restent pour moi assez vagues, ce qui n’étonne pas venant d’une formation charnière, qui entend jouer sur tous les tableaux. Ce groupe sera sans doute légèrement renforcé par les élus de la République en marche. Il prendra peut-être un nouveau nom. Mais ce n’est pas de lui qu’il faut attendre un infléchissement notable des politiques européennes.

 Viennent ensuite trois groupes qui se situent plus à gauche :

–  les écologistes (groupe des verts/ alliance libre européens) avec 52 membres ; leur poids pourrait être renforcé par le progrés attendu des verts en Allemagne ;

– l’alliance progressiste des socialistes et démocrates, second groupe du parlement européen par le nombre, 187 membres, où l’on trouve notamment les travaillistes anglais, les socio-démocrates allemandes et le PSOE espagnol ;

– la gauche radicale enfin qui, avec 52 membres, réunit, outre les communistes et les insoumis venus de France, les grecs de Syriza et la gauche verte nordiste. On y trouve aussi le parti communiste portugais qui, fait souvent ignoré mais qui n’est pas pour moi sans signification, soutient aujourd’hui le gouvernement de la gauche au pouvoir dans son pays.

Les écologistes sont pour moi respectables. Ils ont en ce moment le vent en poupe. L’écologie est une exigence. Mais elle ne suffit pas à constituer la base d’une orientation politique. Je ne voterai donc pas en France pour la liste Jadot, quel que puisse être le bien fondé de nombre de ses propositions. 

C’est vers les deux formations européennes citées en dernier lieu, l’alliance des socialistes et démocrates et la gauche radicale, que vont mes préférences, ce qui devrait me conduire à me prononcer pour l’une ou l’autre des listes GlûcksmanHamonBrossat ou Aubry.

Je voterai pour la liste de Ian Brossat

Cette annonce pourra surprendre : Yann Brossat, adjoint au maire chargé du logement à la ville de Paris, est à la tête de la liste du parti communiste, à laquelle les sondages ne donnent que fort peu de chance d’atteindre le seuil des 5% qui permet d’avoir des élus.

Les lecteurs de ce blog savent que je n’ai jamais été anticommuniste. Mais ils savent aussi que j’ai fait en France, depuis le congrès d’Epinay en 1971, le choix du socialisme. J’y suis toujours resté fidèle et je ne le renie pas. Je persiste à penser que c’est autour d’un PS rénové et ragaillardi que pourra revenir au pouvoir un gouvernement de la gauche en France. 

Trois des promoteurs des listes en présence le 26 mai sont issus du parti socialiste, mais aucune de ces listes n’en porte le drapeau. 

Jean Louis Mélenchon s’est lancé, avec la France insoumise, dans une démarche mégalomaniaque dont les excès deviennent insupportables. 

Benoit Hamon a cru que son succès relatif dans les primaires du PS lui donnaient, avec Génération(s), un destin national qui se dérobe sous ses pieds. Olivier Faure, plus modestement, a essayé de reconstruire la maison, mais il a estimé ne pouvoir le faire qu’en allant chercher sur la place publique, que l’on me pardonne ce jeu de mot, le pion qui lui manquait.   

Je pense, depuis longtemps déjà, qu’il faut donner un sérieux coup d’éperon  à la monture européenne. J’ai cru, en votant Hollande en 2012, que la France allait s’engager dans une démarche résolue de remise en cause du traité d’austérité budgétaire, qui interdit aux pays membres de s’engager dans la voie de ce que j’appelle l’économie des besoins. Comme beaucoup d’autres j’ai été déçu. Nous n’avons pas pris et nous ne sommes pas sur la voie de prendre ce chemin qu’auraient dû baliser les exigences de la solidarité, la promotion du service public et le souci de l’environnement. 

Mais il ne faut pas pour autant renoncer.

L’Europe doit être non pas le vecteur de l’assujettissement de notre continent à la mondialisation capitaliste, mais le ferment d’une orientation nouvelle que son histoire et sa culture lui permettent de dessiner.

Même s’ils sont encore fort peu nombreux il me parait capital qu’un certain nombre d’électeurs européens sachent marquer, le 26 mai, leur volonté d’un changement radical de direction.

Un vote pour la liste conduite par Raphael Glucksmann, quelle que soit la considération que l’on peut avoir pour la personne de son chef de file, et même si l’on y trouve plusieurs de mes amis du PS, n’aurait pas cette portée. Je ne pense pas que les socialistes français soient en mesure d’infléchir la ligne, beaucoup trop attentiste à mes yeux, du groupe dans lequel ils entreraient s’ils arrivent à franchir le seuil des 5%.

C’est pourquoi, pour ce scrutin bien particulier, je préfère apporter mon suffrage à une liste se réclamant de la gauche radicale européenne, et je choisirai à cet effet, plutôt que la liste de Manon Aubry, celle de Ian Brossat.

Dépense publique

Je reproduis ci-dessous l’article que j’ai co-signé avec Louis Gallois et Louis Schweitzer et qui a été publié dans Le Monde en date du 13 avril 2019

« Réduire ou augmenter la dépense publique : ni un tabou ni une panacée »TC

Trois grands noms du monde de l’entreprise, Jacques Fournier, Louis Gallois et Louis Schweitzer, jugent, dans une tribune au « Monde », que s’il est légitime de chercher à améliorer l’efficacité de ces dépenses, « fixer a priori un objectif de limitation ou de réduction de leur volume peut déboucher sur des décisions erronées ».

Tribune. Quels objectifs raisonnables d’évolution de la dépense publique le gouvernement pourrait-il retenir à l’issue du débat national ? Nous voudrions ici, à partir de nos expériences respectives et des travaux de l’association Services publics, faire cinq remarques à ce sujet.

Premièrement, c’est une mauvaise méthode que de fixer a priori un objectif de réduction du volume global de la dépense publique. Celle-ci n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Elle est l’instrument d’une action publique qui s’exerce à différents niveaux (Etat, collectivités territoriales) et dans différents domaines (défense, sécurité, éducation, santé, culture et autres fonctions collectives).

Elle a des impacts économiques très différents, selon que l’on considère les dépenses de production du service public, qui contribuent, dans la comptabilité nationale, à l’accroissement de la richesse nationale, et les dépenses de transfert (subventions, prestations sociales), qui redistribuent cette richesse.

Il est légitime de s’interroger sur l’utilité de ces dépenses, de chercher à en améliorer l’efficacité et de comparer la situation de la France à celle des autres pays. Mais se fixer a priori un objectif de limitation ou de réduction de leur volume global est une approche simpliste qui peut déboucher sur des décisions erronées.

Deuxièmement, s’agissant des dépenses de production du service public, la situation de la France n’a rien d’exceptionnel. Les pays scandinaves, la Belgique, les Pays-Bas, dépensent plus que nous sur ce terrain. Le Canada, l’Allemagne, le Royaume-Uni sont en dessous, mais pas très loin. L’instauration d’une limite à ces dépenses ne s’impose nullement, mais cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à agir sur elles en jugeant de leur opportunité et en cherchant à en améliorer l’efficacité.

L’enveloppe budgétaire n’est pas un sanctuaire

Les comparaisons internationales sont à utiliser avec prudence mais elles peuvent se révéler utiles pour guider des choix qui seront d’autant mieux acceptés qu’ils s’inséreront dans le cadre d’une vision concertée à long terme.

Elles nous montrent notamment que, pour les dépenses d’éducation, la France est à peu près dans la moyenne internationale, mais qu’elle dépense moins pour l’enseignement primaire : il en découle une moins bonne correction des inégalités de départ. Notre pays est en revanche au-dessus de la moyenne pour les dépenses de souveraineté – un choix politique qu’il faut à notre sens assumer – et les dépenses d’administration générale – c’est un terrain possible d’économies.

Il est légitime de vouloir faire le meilleur usage possible de la dépense. On comprend que les organisations syndicales soient promptes à voir derrière toute réduction de crédit un recul du service public, mais la révision d’une enveloppe budgétaire ne saurait être considérée à tous les coups comme la violation d’un sanctuaire.

Revisiter périodiquement les « niches », fiscales ou autres

Troisième remarque : dans le domaine des transferts sociaux, la France a fait des choix de société qui selon nous restent valables, ce qui n’interdit évidemment pas de revoir certaines modalités de leur mise en œuvre.

Notre pays est en tête du classement international du volume des dépenses, et ce pour deux raisons principales. La première est mécanique. Les prestations de retraite sont en France versées par des régimes à caractère obligatoire, dont les dépenses sont comptabilisées comme publiques, alors qu’ailleurs une partie plus ou moins forte de ces prestations, tout aussi importantes en volume, sont dispensées par le canal de régimes privés d’assurance.

La seconde tient au fait que la France, avec les prélèvements fiscaux et les prestations sociales, a mis en place un dispositif de redistribution qui lui permet d’assurer une correction notable des inégalités de revenus : de un à huit au départ, elles ne sont plus que de un à quatre à l’arrivée.

Il est permis de remettre en cause ces choix. Nous ne le faisons pas pour notre part, mais on ne peut pour autant ignorer les questions lourdes qui se posent, notamment sur l’âge de la cessation d’activité et l’harmonisation des régimes de retraite, l’organisation de l’assurance chômage, l’efficacité de la lutte contre la pauvreté, le réalisme ou la nocivité de l’idée de revenu universel.

« Ce n’est pas le mot d’ordre simpliste de la baisse des prélèvements qui est sorti du grand débat, mais des propositions visant à une plus grande justice fiscale »

Quatrième point : dans le domaine des transferts économiques où, on le souligne moins souvent, la France a également un niveau élevé de dépense, nous pensons qu’il est possible d’agir dans trois directions. D’abord, dégager les lignes de force – l’aide à la recherche, l’innovation, la transition écologique –, aujourd’hui brouillées par l’extrême diversité des actions engagées au gré des politiques successives, menées parfois sous la pression de tels ou tels intérêts. Ensuite, remettre en cause des situations acquises et revisiter périodiquement les « niches », fiscales ou autres, aménagées au fil du temps. Enfin, simplifier les dispositifs, en remplaçant par exemple les aides en espèces peu efficaces par des allègements de charges.

Contraintes

Cinquièmement, les contraintes financières qui pèsent sur l’action publique ne peuvent évidemment être ignorées. Elles sont de deux ordres. D’abord la contrainte de la soutenabilité des prélèvements obligatoires, qui structure à la fois le fonctionnement de l’économie et notre conception de la justice sociale. Pourtant, ce n’est pas le mot d’ordre de la baisse des prélèvements qui est sorti en priorité du grand débat, mais plutôt des propositions, parfois contradictoires, visant à une plus grande justice fiscale.

Ensuite, la contrainte d’équilibre budgétaire. Il n’est évidemment pas question d’enlever aux responsables de Bercy la tâche ingrate de veiller à l’élaboration d’un budget qui tienne la route. Depuis un quart de siècle, des normes européennes sont appliquées dans ce domaine. On ne peut en contester le principe, même si, ce qui est notre cas, on estime qu’elles devraient être assouplies.

La dépense publique n’est pas un prélèvement indu sur la richesse de la nation. La réduire ou l’augmenter, ce n’est ni un tabou ni une panacée. Ce doit être non pas le préalable, mais le résultat de choix politiques.

Jacques Fournier est ancien secrétaire général du gouvernement. Louis Gallois est président du conseil de surveillance de PSA Groupe. Louis Schweitzer est président d’honneur de Renault.

Collectif

Mon parcours au PS

Voici bientôt un demi-siècle que je suis membre du parti socialiste. Pour combien de temps encore ?

Le lancement du navire

C’est par la démocratie chrétienne que je suis, après la guerre, entré en politique, avec Léo Hamon et Joseph Fontanet, rue de Poissy, au siège du MRP. Mon agnosticisme, le jugement que je portais sur la guerre d’Indochine et l’affirmation de mes convictions socialistes devaient rapidement m’éloigner de cette formation.

La logique aurait dû alors me conduire à la SFIO. Mais ma préférence mendésiste et mon hostilité aux positions prises, depuis Naegelen jusqu’à Lacoste, en passant par Guy Mollet, par les dignitaires de ce parti sur la question algérienne, m’en ont toujours dissuadé. C’est à partir du mouvement des GAM (groupes d’action municipale) et au titre de la troisième composante, celle des « sans parti », que, aux côtés de la convention des institutions républicaines de François Mitterrand, j’ai participé en1971 à la constitution du Parti socialiste lors du congrès d’Epinay.

Cinquante années sur le pont

Je serai toujours resté fidèle à ce choix. Le PS est devenu ma famille. J’ai porté ses couleurs dans le combat électoral. Je me suis impliqué dans ses luttes de courant. J’ai contribué à ses réflexions et je crois avoir pesé sur ses choix. J’ai été en première ligne dans les années qui ont suivi son accession au pouvoir. La déontologie des fonctions qui me furent confiées au secrétariat général du gouvernement puis à la direction d’entreprises publiques m’a fait prendre ensuite une certaine distance. Mais l’affinité n’a jamais été altérée et elle ne s’est pas démentie après mon départ en retraite. Non que j’aie été toujours d’accord avec les orientations prises. Mais c’est par là que passait mon chemin et c’est sans hésitation que j’ai soutenu les candidatures de Jospin en 2OO2, Ségolène Royal en 2007, François Hollande en 2012.
Je pouvais alors m’estimer satisfait. Revenu au pouvoir le PS détenait une nouvelle fois tous les leviers de commande, Présidence, Parlement, une bonne partie des collectivités territoriales.
Las ! En quelques années, la dégringolade, que symbolise l’abandon du siège de la rue de Solférino, aura été spectaculaire.

Vers le naufrage ?

Je n’irai pas ici à la recherche des responsabilités. Hollande en porte une bonne part et il est bien mal venu aujourd’hui à vouloir donner des leçons. Je ne m’appesantirai pas non plus sur les péripéties de la dernière période.
Pour la première fois dans l’histoire de la 5ème République un président sortant n’a plus été en situation de pouvoir se représenter. On a cherché à lui trouver un successeur présentable dans le marigot de la gauche. Ce fut Benoit Hamon, mais il s’est rapidement avéré qu’il n’avait aucune chance de figurer au second tour. Beaucoup d’entre nous, dont je suis, en ont tiré les conséquences en portant, dès le premier, leur suffrage sur un autre candidat.
Le PS a ainsi subi en 2017, d’abord aux présidentielles puis aux législatives, une défaite sans précédent en France, sans équivalent en Europe.
Restera-t-il présent dans le paysage politique français ? Cette question, qu’il eut été incongru de poser il y peu de temps encore, se pose réellement.
Peut-on encore éviter la catastrophe ? Ou faut-il se résigner à quitter le navire avant qu’il ne sombre ?

Le cap des européennes

Deux échéances politiques sont proches, l’européenne et la municipale.
Les élections municipales pourraient permettre au PS, allié aux autres forces de gauche, de conserver voir de reconquérir un certain nombre de bastions locaux et d’entamer à partir de là une démarche de recomposition. Mais il aura fallu auparavant passer le cap des élections européennes.
J’ai suivi jeudi dernier sur Antenne 2 le débat, inévitablement désordonné, organisé entre les représentants des listes qui se présenteront en mai à nos suffrages.
C’est une gauche faible et morcelée qui va s’engager dans cette bataille. Pas moins de cinq candidats. Plusieurs d’entre eux n’auront que l’objectif dérisoire de franchir la barre des 3%, pour être remboursés de leurs frais de campagne ou celle des 5%, pour avoir quelques élus.
Que le PS ait œuvré à la constitution d’une liste d’union, sinon à cinq, incluant le PC et la France insoumise, du moins à trois, avec les verts et Benoit Hamon, je le comprend tout à fait. Il n’y est pas parvenu, il n’est pas responsable de cet échec et je ne le lui reproche pas.
Je récuse en revanche le choix qui a été fait d’une liste conduite par Raphael Glucksmann. L’homme, bien que novice, n’est pas sans séduction. Mais il n’a aucune représentativité. On a sans doute estimé qu’il apporterait peut-être les 1 ou 2% supplémentaires requis pour avoir des élus. Mais on a, ce faisant, accepté de faire disparaitre le PS de la liste des forces politiques en présence.
Tout compte fait, je pense que le choix du PCF, qui, quel que soit le résultat attendu, garde son identité et se bat sous ses couleurs, est beaucoup plus digne.

Quelle fin de parcours ?

Je suis toujours membre du PS, mais l’enthousiasme n’est plus là et, il faut bien le dire, je suis en train de perdre la foi. Fort heureusement, le prélèvement effectué sur mon compte bancaire m’évite d’avoir à accomplir chaque année le geste rituel d’une reprise de carte, dont je ne suis plus sûr que je le renouvellerais maintenant.
J’essaierai encore, dans la mesure de mes moyens, de contribuer, dans les mois qui viennent, à un nouveau départ de cette formation politique dans laquelle j’ai trouvé tant d’amis et à laquelle tant de souvenirs m’attachent.
C’est ce qui explique que le dernier sous-titre de cette chronique demeure volontairement ambigu. Il peut signifier soit que, en dépit de ses carences et de ses défauts, je resterai dans cette formation politique jusqu’au bout de mon existence, soit que, au vu de son évolution présente, je mettrai prochainement fin à mon appartenance.
Je n’ai pas encore arrêté mon choix mais la seconde réponse n’est malheureusement pas la moins vraisemblable.

Fiscalité et dépenses publiques : un débat biaisé

J’ai pris connaissance avec intérêt du matériel mis par le gouvernement à la disposition des citoyens qui s’intéressent au premier thème du grand débat national : « Fiscalité et dépenses publiques« , à savoir les onze premières questions mises en ligne et la fiche pédagogique visant à éclairer le choix des réponses à leur donner.

Une fois encore c’est la même vision dominante, mise en forme à Bercy et largement véhiculée dans les médias,  qui sous tend ces documents : la France championne du monde  des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires, un déficit public qu’il faut réduire, nous payons trop d’impôts, il faut faire des économies.

Quelques éléments d’ouverture dans ce dossier, mais il faut bien les chercher : est noté au passage le fait que les  impôts et les  prestations assurent une redistribution des revenus;  on admet, tout en fin de la présentation, qu’il pourrait y avoir des besoins nouveaux à satisfaire. Mais, à l’évidence, ce n’est pas la perspective privilégiée, car on vous demande si pour cela « seriez vous  prêts à payer plus d’impôts » ?

Est totalement occultée la distinction fondamentale autour de laquelle il aurait fallu présenter le tableau des dépenses publiques qui figure dans la fiche et organiser le débat à leur propos. Il existe en effet deux grandes catégories de dépenses, qui n’ont absolument pas le même impact économique, et pour lesquelles le positionnement de la France dans les comparaisons internationales n’est pas le même.

Les dépenses de la production publique (investissement et  fonctionnement des services publics, incluant la rémunération de leurs agents, leurs consommations intermédiaires, ce qu’on appelle les transferts affectés en direction de certaines professions, médicales ou autres) sont un élément de la production nationale, dont elles représentent environ le quart. C’est la part non marchande du PIB. Comme elle n’a pas de prix sur le marché, elle est comptabilisée au coût des facteurs alors que la production marchande est comptabilisée à sa valeur ajoutée. Mais c’est bel et bien une production, reconnue comme telle par les comptables nationaux. En d’autres termes, quand on augmente  la dépense de production publique on augmente le PIB. Doubler aujourd’hui cette partie de la dépense publique ne la ferait pas passer de 25 à 50% du PIB mais à 40% seulement car cette augmentation aurait, toutes choses égales par ailleurs, porté de 100 à 125  le montant global du PIB.

Pour cette première composante de la dépense publique la France, qui a une longue tradition de service public, se situe au dessus de la moyenne internationale, mais elle n’est pas au sommet. Les pays nordiques, la Belgique,  les Pays bas, sont à des niveaux plus élevés, le Royaume Uni, le Canada, l’Allemagne, ne sont pas très loin.

Il est tout à fait légitime de s’interroger sur l’efficacité de ce système d’économie non marchande qui inclut l’administration générale à tous les échelons de l’organisation territoriale, les services régaliens (affaires extérieures et défense), l’éducation, les services de santé, la recherche, la culture et bien d’autres  . Que les objectifs poursuivis puissent être obtenus à moindre coût est sûrement possible dans certains domaines. Mais, dans le même temps des besoins nouveaux existent et s’expriment avec force, par exemple dans le domaine de l’éducation et de tous les services de proximité. Le niveau global de la dépense sera la résultante de cette réflexion. Ce ne saurait être un objectif a priori.

 

Les  transferts ( prestations sociales versées aux ménages, subventions aux entreprises) sont sans incidence sur le PIB. Les dépenses correspondantes sont de  l’argent pris aux uns pour le donner aux autres. Elles représentent nettement plus de la moitié du total des dépenses publiques et la France se situe là, effectivement, en tête du classement international. Notre pays a socialisé, plus qu’ailleurs, le financement de la retraite ( régimes obligatoires là où ailleurs le financement repose davantage sur l’assurance privée), celui de la santé (gratuité des soins largement assurée) ainsi que, mais sur ce point la tendance est à la baisse, celui des prestations familiales. On s’accorde également à constater que, même si notre système n’est pas sans défaillances ni complications inutiles, le niveau de pauvreté est mieux contenu que dans d’autres pays.

Sur tous ces points également le débat est légitime. Mais là aussi c’est sur le fond de l’action à mener qu’il faut d’abord se prononcer. Pour ne prendre que cet exemple, toutes les statistiques montrent que les habitants des Etats Unis consacrent à leur santé un  total de dépenses ( publiques + privées)  nettement plus élevé que les français, mais qu’ils sont en définitive moins bien soignés. La dépense publique dans ce domaine est plus élevée en France : ceci explique sans doute cela. Est-ce un mal?

Parmi ces transferts il est une catégorie que le Medef ou le quotidien les Echos mettent rarement en avant, celui des transferts qui visent à encourager les activité économiques des entreprises. Ils sont en France, tout comme les transferts sociaux, plus importants qu’ailleurs. Si le grand débat permettait de creuser ce chapitre, je ne pourrais pour ma part que m’en féliciter.

 

Bien, me direz vous : mais pour financer tant la  production  publique que les transferts, il faut des prélèvements, impôts ou cotisations sociales.

Oui, bien sûr, les français doivent payer des impôts, de même qu’ils sont également obligés de dépenser pour s’alimenter, se nourrir, se  vêtir, se loger, se distraire, faire face à toutes les difficultés de l’existence. Mais, là encore, le volume global ne sera que la résultante des choix effectués. La deuxième question mise en débat me parait à cet égard très pertinente : « que faudrait-il faire pour rendre la fiscalité plus juste et efficace ?« .

Le « ras le bol fiscal » est trop facilement évoqué pour refuser d’imposer les revenus les plus élevés ou de contrarier les spéculations du marché . Avoir mis à l’écart du débat le rétablissement de l’impôt sur la fortune des détenteurs de capitaux est révélateur à cet égard.

Je n’irai pas plus loin sur tous ces points, mais  j’invite vivement les lecteurs de ce blog à se reporter au dossier très complet que l’association « Services Publics » présente sur le thème « Pour une communication objective sur la dépense publique ». (https://www.servicepublic.org  , onglet publications, groupe financement public).La lecture de ses  24 pages sera certes plus aride que celle des 4 pages de la notice pédagogique établie par les communicants du « grand débat ». Mais elle peut ne pas être inutile.

 

Halte à la dictature des réseaux sociaux

Le renoncement de Chantal Jouanno  à conduire le grand débat lancé par les pouvoirs public est un nouvel exemple des effets néfastes de la dictature des réseaux.

Que son salaire mensuel soit élevé, c’est évident. Trop élevé ? On peut légitimement en discuter. Je pense qu’il excède le plafond souhaitable des rémunérations publiques. Pour autant son montant est infinitésimal par rapport à celui des sommes versées à certains dirigeants du secteur privé. Et, dès lors qu’il lui est régulièrement acquis, je ne vois pas en quoi cette circonstance la disqualifierait pour conduire le « grand débat » lancé par le Président de la République.

Nous touchons là à un phénomène inquiétant : le rôle que jouent désormais ce qu’il est convenu d’appeler les « réseaux » dans la conduite des affaires publiques.

N’utilisant personnellement ni Face book ni Twitter et ayant rapidement mis fin à un essai de Linkedin, je ne suis peut-être pas le mieux placé pour évoquer ces questions. Que l’on m’autorise cependant quelques réflexions.

Le numérique constitue une étape majeure du développement, dont la réalité s’impose, mais qu’il faut savoir orienter et maitriser. Il offre à une très large part de la population (ne pas oublier cependant qu’il y a, là aussi, des exclus), des possibilités nouvelles et considérables de contacts, d’information et d’expression. Les « réseaux » ouvrent sur le monde. Ils enrichissent ceux qui en font partie. Ils nourrissent le débat public. Ils offrent aux observateurs comme aux décideurs un panorama utile des idées et des instincts de la masse de la population. Ils ne permettent pas pour autant de faire l’économie des procédures dont le déroulement est nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie.

Grande est en ce domaine la responsabilité des pouvoirs publics, des forces politiques et syndicales, de la presse et des médias. En ont-ils suffisamment conscience ?

Qu’un Président puisse à l’occasion s’exprimer sur twitter, montrant ainsi qu’il est « dans le vent », passe encore. Mais qu’il en fasse son journal officiel ne saurait devenir la règle. La parole du chef de l’Etat, de son gouvernement, de ses ministres, doit rester au-dessus de la mêlée.

Partis et syndicats sont les instances au sein desquelles le débat doit se construire et entre lesquelles il doit se dérouler. Les uns et les autres sont aujourd’hui affaiblis. On ne les entend plus. Que des forces nouvelles viennent enrichir leur concert, on ne peut que le souhaiter. Mais la pauvreté du discours des gilets jaunes me laisse malheureusement fort sceptique à cet égard.

La presse, les médias, cherchent à remplir du mieux possible leur devoir d’information. Mais la priorité qu’ils donnent au spectaculaire et à l’insolite, si elle peut renforcer leur audience, ne leur permet que bien trop rarement d’aborder les questions essentielles.

Tout devient possible dans ce contexte et le pire n’est pas exclu. La montée de l’extrême droite, seule force politique à avoir tiré parti des évènements récents, est pour moi particulièrement préoccupante.

Comment sortir de ce cercle vicieux ?

Par la recherche, sur le thème majeur du rapport entre le numérique et la démocratie. La réflexion, sur ce point crucial, est encore embryonnaires. A nos organisations de s’en saisir.

Par le débat. Que donnera, avec ou sans Chantal Jouanneau, la grande consultation des prochaines semaines ? Nous allons voir. Je reste sceptique, mais il me semble que notre devoir est d’y contribuer.

 

Education et intérêt général

Le quatrième ouvrage de la collection « économie publique et économie sociale » du Ciriec France vient de sortir aux PURH ( presses universitaires de Rouen et du Havre). C’est un ouvrage collectif, « Education et intérêt général », publié sous la direction de Philippe Bance et de moi-même et comportant 31 contributions ainsi que de nombreux tableaux statistiques .

Il a été présenté hier à la MGEN. La rencontre a été ouverte par Roland Berthilier, président de ce groupe  et par Alain Arnaud, président du ciriec-France. Elle a été  animée par Elisabeth Martichoux. Après l’introduction de Philippe Bance s’est déroulée une table ronde,  à laquelle ont participé deux contributeurs du livre, Daniel Filâtre et Yannick Prost, ainsi que Philippe Meirieu, invité en qualité de « grand témoin ».

Je met à la disposition des lecteurs de ce blog la présentation écrite de l’ouvrage établie par Thierry Mignauw ainsi que sa table des matières et je reproduis ci-dessous la conclusion que j’ai donnée au débat, avant l’intervention finale d’Eric Chenut, président délégué de la MGEN.

Les orientations d’ensemble

Quelles ambitions pour notre système éducatif ? Pour répondre à cette question, posée en titre de notre colloque, je pense que nous sommes largement d’accord sur trois points essentiels

L’éducation vue comme un bien commun auquel contribuent, non seulement un service public qui se doit d’être exemplaire, mais aussi, chacun pour sa part, tous les éléments de la population.

L’exigence centrale d’égalité, qui s’impose à tous les niveaux et dans tous les modules du système éducatif.

La volonté de remettre la France au niveau et si possible en tête des comparaisons internationales.

Cette convergence n’exclut évidemment pas les nuances, voire les divergences. Elles se sont exprimées au cours du débat, moins d’ailleurs que je ne l’aurais pensé. Elles portent sur le contenu des politiques et aussi sur la manière de les conduire. Nous avons en ce moment en France un ministre qui, incontestablement, a su marquer son terrain. Mais il n’est pas à l’abri de la critique et tout le monde ne partage pas ici le point de vue de mon ami  jean Pierre Chévènement pour qui c’est le meilleur depuis 30 ans, c’est-à-dire depuis que JPC lui-même a assumé cette fonction…

La discussion est inhérente au fonctionnement de la démocratie. Elle peut être vive. Il faut l’accepter et la nourrir par une information objective : c’est le but de notre livre.

Mais elle ne doit pas exclure, tout particulièrement dans le domaine de la politique de l’éducation, où l’exigence de continuité est fondamentale, la recherche obstinée des convergences possibles.

Les actions à mener

 Nous aurons évoqué au cours de ce débat beaucoup de sujets d’actualité et notamment ceux qui ont été traités dans les contributions de Daniel Filâtre (la formation des enseignants)  de Yannick Prost ( éducation et inégalités)  et de Nathalie Mons, qui n’a pu malheureusement se joindre à nous ( l’évaluation).

Le Ciriec n’a pas nécessairement un avis autorisé sur toutes ces questions. Il est mieux outillé pour parler de l’économique et du social que du pédagogique. Cela lui permet de prendre clairement position sur certains sujets qui lui tiennent à cœur, comme l’enseignement des sciences économiques et sociales. Mais il n’est pas spécialement compétent pour se prononcer sur l’utilisation des neuro-sciences, telle qu’évoquée dans l’enquête d’Opinion-Way présentée au cours du débat et il ne saurait concurrencer dans le domaine de la pédagogie l’expertise de notre grand témoin Philippe Mérieux, que nous avons tous écouté avec intérêt, même si nous ne partageons pas nécessairement toutes ses positions.

En amont de toutes ces questions, et vous me permettrez d’apporter ici une touche personnelle à cette conclusion, trois actions me paraissent essentielles.

La mise en oeuvre effective de la priorité au primaire, affirmée par les autorités de l’actuel quinquennat comme par celles du précédent, mais qui n’est jusque à présent réalisée qu’à doses homéopathiques. Il faut ici citer un chiffre : la France dépense, par élève, 14 % de moins que la moyenne OCDE au niveau du primaire. Elle en dépense, toujours par élève, 35% de plus au niveau du lycée. La marche qui reste à franchir est manifestement très haute.

La revalorisation réelle des  voies professionnelles. Je regrette que nous n’ayons pas prévu d’entendre ce soir Aziz Jellab ou Paul Santelman qui ont traité de ce sujet dans notre livre : nous aurons ainsi contribué à entretenir le silence  dont il est souvent l’objet dans le débat sur l’éducation.  Des réformes ont certes été opérées, mais, là aussi, que ce soit au niveau du contenu des formations ou à celui des débouchés qu’elles offrent, les comparaisons internationales ne sont pas favorables à notre pays.

La refondation de la formation des enseignants. 40% des enseignants en France considèrent qu’ils ne sont pas du tout ou très peu préparés sur le plan de la pédagogie ou des pratiques de classe. C’est une nouvelle vision qu’il faut faire prévaloir dans ce domaine,  une refonte complète qu’il faut opérer, à l’exemple de ce qu’ont déjà su faire nombre de pays étrangers.

Les principes et méthodes de gestion

Je ne place pas sur le même plan les deux ruptures évoquées par Philippe Bance lorsqu’il a parlé du processus de décomposition- recomposition qui est selon lui en cours dans le système éducatif français.

Qu’il faille s’opposer résolument à la marchandisation de l’éducation que voudrait progressivement imposer l’analyse économique dominante ne fait pour moi aucun doute. Le phénomène est largement à l’œuvre au niveau de l’enseignement supérieur mais il s’insinue aussi partout ailleurs. Il doit être contenu, combattu, je pense que nous sommes tous ici d’accord sur ce point.

Ce que l’on appelle la NGP, la nouvelle gestion publique, portée par la LOLF, ne relève pas selon moi de la même logique. Elle n’est certes pas à l’abri des dérives. Mais ce qui prête à critique c’est moins son principe que l’usage que l’on en fait.

Faire de la baisse de la dépense publique l’objectif essentiel de toute réforme de l’action publique est une erreur fondamentale, qui peut se révéler particulièrement nocive dans le domaine de l’éducation.

Mais il reste que les moyens sont toujours nécessairement limités et qu’il faut avoir le cas échéant le courage de les redéployer.

Sur la question évoquée il y a un instant de la priorité à accorder au primaire, cela me parait être une nécessité évidente et elle ne pourra pas être satisfaite sans douleur.

La recherche d’une gestion plus efficace, la mise en œuvre de méthodes nouvelles, que ce soit au niveau des conditions d’emploi des personnels ou à celui de l’organisation du temps pédagogique viennent heurter les habitudes. Il faut en discuter, savoir les négocier. Mais, on m’excusera d’utiliser ce mot, le corporatisme existe aussi et il faut savoir le dépasser.

Il me semble que c’est bien dans cette perspective que se sont situés les interventions syndicales dont il nous a été rendu compte au cours du débat. Nous l’aurions retrouvé du côté des responsables territoriaux de l’éducation et des associations de parents d’élèves  auxquels parole a aussi été donnée dans notre livre.Il est possible d’avancer tous ensemble.

Le débat va maintenant se poursuivre. Nous  sommes ravis d’avoir pu, si peu que ce soit, contribuer à l’enrichir.

 

 

Mohand Tazerout -Conférence faite à l’institut de France à Alger le 9 octobre 2018

 

« Mohand Tazerout, la vie et l’œuvre d’un intellectuel algérien »

                   Alger, éditions Franz Fanon, 2018

 

Je suis heureux de me retrouver ce soir à Alger, à l’institut de France, pour présenter le livre que viennent de publier les éditions Franz Fanon sur le grand intellectuel algérien Mohand Tazerout.

Je me propose d’évoquer successivement :

– La genèse et le contenu de l’ouvrage:

– L’itinéraire de Mohand Tazerout

– La vision que l’on peut aujourd’hui avoir de l’homme et de son œuvre

I – La genèse et le contenu de l’ouvrage

1 – Pourquoi mon intérêt pour Mohand Tazerout ?

Je suis issu d’une famille « pied-noir » installée en Algérie au 19èmesiècle : militaires et médecins venus de Provence du côté paternel ; colons venus d’Allemagne du côté maternel.

J’ai passé mon enfance et fait mes études en Algérie. Mon père était « médecin de colonisation » à Cassaigne, aujourd’hui Sidi Ali. Je suis allé à l’école primaire du village, puis aux lycées d’Oran et d’Alger, une année d’université à Alger.

En 1947 mon père a pris sa retraite et ma famille a fait le choix assez rare à l’époque de s’installer en France.

Je tournais donc le dos à l’Algérie mais elle m’a vite rattrapé car j’ai bientôt rencontré, à Sciences po-Paris, Jacqueline Tazerout, la fille de Mohand , avec laquelle je me suis marié en 1950. .

J’aurai donc bien connu Mohand Tazerout pendant la dernière partie de son existence, entre 1949 et 1973.

J’en ai parlé dans mes écrits autobiographiques : Itinéraire d’un fonctionnaire engagé ( Dalloz 2oo8) ; l’Algérie retrouvée ( publié en France aux éditions Bouchène en 2014 et en Algérie aux éditions Media-plus en 2015).

2 – C’est au début des années 2010 que  l’on va s’intéresser en Algérie  à l’œuvre de Mohand Tazerout :

  • une étude de Mme Lalmi sur son œuvre de germaniste est publiée en 2012, aux éditions Bouchène dans un ouvrage collectif sur « les savoirs d’Allemagne en Afrique du nord» ;
  • l’un de ses derniers ouvrages, L’histoire politique de l’Afrique du nordest publiée, en 2012 également, avec une préface de Sadek Sellam, au éditions Alem El Afkar ;
  • un colloque est organisé en avril 2015, à la bibliothèque nationale d’Algérie sur son œuvre et sa pensée avec la participation de plusieurs universitaires et la présentation par Idir Tazerout d’un film réalisé sur lui.

J’entre à ce moment-là en contact avec Sadek Sellam,  et à partir de l’exemplaire qu’il m’avait dédicacé à l’époque,  nous rééditons, aux éditions Riveneuve à Paris, en février 2016, le livre intitulé « L’Algérie de demain » qui avait été publié en 1960, aux éditions Regain à Monte Carlo, sous le pseudonyme de Moutawakil.

Et c’est dans la foulée de ces reparutions que nous allons, avec Sadek Sellam, préparer l’ouvrage que je présente aujourd’hui au public algérien. Il a été publié en France, aux éditions Riveneuve en novembre 2015 et maintenant en Algérie aux éditions Franz Fanon, dont je salue la présence ici ce soir de son directeur, Amar Ingrachen.

3 – Ainsi débouche-t-on sur l’ouvrage collectif dont j’ai assuré la direction.

On y trouve, dans l’ordre :

  • Une préface de Jack Lang, ;
  • Un texte que j’ai rédigé à partir de mes souvenirs et de mes recherches : « Témoignage et réflexions sur un itinéraire singulier» ;
  • L’étude de Mme Lalmi, aujourd’hui décédée, sur « Mohand Tazerout germaniste et sociologue» ;
  • Trois textes de Sadek Sellam sur le parcours politique de Mohand Tazerout que résume le titre du premier : « de l’assimilation à l’anti-colonialisme radical» ;
  • Un texte du sociologue Hassen Zehraoui sur « le parcours hors du commun d’un indigène colonisé» ;
  • Le compte rendu de la journée d’étude consacrée en 2015 à Mohand Azerout, que j’ai co-écrit avec Idir Tazerout.
  • Enfin, et ce n’est pas le moins important, une série d’annexes reproduisant notamment des documents capitaux au sujet du parcours de Tazerout pendant la guerre de 14 ainsi que le texte de la lettre qu’il a adressée au général Tubert en 1945, document essentiel pour l’analyse de l’évolution de son rapport avec l’Algérie.

Je dirai de ce livre qu’il a trois caractéristiques essentielles :

– un format réduit et un texte accessible au grand public.

– sa rigueur scientifique et la richesse de ses archives.

– le pluralisme des approches de ses principaux auteurs.

Je n’ai pas connu Mme Lalmi, ce que je regrette beaucoup. Elle s’est livrée à des recherches approfondies et a traité de l’œuvre du germaniste, historien, sociologue.

Sadek Sellam est un historien de la lutte pour l’indépendance et il a privilégié l’analyse de la pensée politique de Mohand Tazerout, telle qu’elle s’est affirmée à la fin de sa vie.

J’ai, pour ma part, essayé de faire la balance entre mes souvenirs et mes recherches pour restituer la complexité de l’homme et de son œuvre.

II – L’itinéraire de Mohand Tazerout

Il comporte trois périodes successives que l’on peut baliser par des dates, même s’il est évident que l’on ne passe pas brutalement de l’une à l’autre.

A – 1893-1918  – Les années de formation

1 –  Mohand Tazerout a eu une jeunesse Kabyle, de sa naissance à 1913.

Il est né dans la commune des Aghribs une trentaine de kilomètres au nord de Tizi Ouzou.

Il s’est lui-même défini comme « fils de musulmans, tous deux de famille maraboutique ».

Il a étudié le Coran.

Il a, dans le même temps, été scolarisé à l’école primaire française, ses instituteurs étaient les époux Janin, avec lesquels il est resté en contact tout au long de sa vie.

Il a suivi ensuite les cours de l’école normale d’instituteurs, à Bouzaréah, et il a été nommé instituteur stagiaire à Teniet el Haad.

2 – A la rentrée 1913 Mohand Tazerout ne reprend pas son poste. Que s’est-il alors passé ? S’opposent ici la légende et la réalité

La légende est celle du voyage autour du monde qu’il aurait alors entrepris, pour se rendre successivement en Egypte, à l’université El Azhar, en Iran, en Russie, en Chine, pays dont il aurait appris les langues et pénétré les cultures. Il ne serait revenu de ce long périple qu’en 1917 pour participer à la guerre de 14.

Ce récit trouve semble-t-il sa source dans un article du journaliste Rachid Ben Aissa, venu le voir à Tanger peu avant son décès en 1973. Il a été repris dans le dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française de Jean Déjeux ( Paris, éditions Karthala 1984) et figure encore aujourd’hui dans l’encyclopédie wikipedia.

La réalité est celle de la guerre et de la captivité. Elle est établie irréfutablement par les archives que Mme Lalmi et moi-même avons consultées et dont la partie essentielle est reproduite dans les annexes du livre.

Mohand Tazerout a été naturalisé français par décret du  1erjuin 1914 et il a ainsi abandonné son statut personnel. Il s’est engagé dans l’armée française dans les rangs de laquelle il a combattu. Blessé dès le début de la guerre, à la bataille de Charleroi,  il a été fait prisonnier et détenu en Allemagne où le témoignage de l’un de ses camarades souligne le rôle qu’il a joué pour maintenir le moral de leur groupe. Il a bénéficié d’un accord pour le rapatriement sanitaire de prisonniers qui l’a conduit pour quelques mois en Suisse. Les autorités consulaires lui ayant proposé de l’inscrire dans une université en attendant son retour au pays, il a demandé, comme il avait commencé l’apprentissage de la langue allemande que ce soit dans une université suisse de langue allemande. Ce vœu a, dans un premier temps, été sottement interprété par les autorités consulaires françaises, ce qui lui a valu de passer en conseil de guerre. Tous les documents figurant dans son dossier et notamment le témoignage du rapporteur de son dossier, montrent l’inanité de la sanction qui lui a été alors infligée. Il a été rapatrié au Maroc et c’est là qu’il est demeuré jusqu’à sa démobilisation en 1919. Entre temps il s’était marié en France, à l’occasion d’une permission, avec sa marraine de guerre, une institutrice vendéenne, Angèle Foucher, avec laquelle il restera uni pendant trente ans, jusqu’au décès de celle-ci.

Tel a été le déroulement des faits. C’est plus tard, par ses études, ses recherches, par les voyages accomplis au cours de sa vie active, que Mohand Tazerout deviendra un véritable encyclopédiste et un bon connaisseur des civilisations du Monde. Ainsi s’explique la naissance de la légende. Il est vrai qu’elle était séduisante. Certains ont encore aujourd’hui peine à l’abandonner, comme l’a montré, hier encore, un article paru dans le quotidien algérois Liberté.

On le doit cependant à la vérité historique et cela n’enlève rien à l’envergure de la personnalité de Mohand Tazerout .

B – 1919-1949 – Les années de l’intégration dans la société française

Je n’ai pas connu Mohand Tazerout au cours de cette période, mais j’en ai entendu beaucoup parler lorsque mon épouse me racontait son enfance.

Un couple d’enseignants

L’union entre Mohand Tazerout et Angèle Foucher aura duré jusqu’au décès de celle-ci en 1949. Ils ont eu trois enfants, Elisabeth, l’ainée, qui sera professeur d’éducation physique puis enseignante de la danse, Henri, le second qui deviendra ingénieur des télécommunications après être passé par l’école polytechnique, Jacqueline enfin, mon épouse, née en 1928, que j’ai rencontrée à sciences po, mais qui bifurquera rapidement vers des études de psychologie.

Une servante, Yéyette, s’occupait des enfants et tenait la maison et elle avait progressivement acquis le statut d’un membre de la famille.

Mohand Tazerout et son épouse ont eu la carrière d’un couple d’enseignants, elle institutrice puis directrice d’école, lui professeur d’allemand. Ils ont été en poste d’abord dans des villes de l’ouest, Angoulême, La Rochelle, Nantes, puis à Paris. Ils ont l’un et l’autre bien réussi. Le professeur d’allemand était bien noté. Sa classe était vivante notent les rapports d’inspection, « Il exige et obtient ». Il était un pédagogue respecté, sans doute un brin autoritaire.

Arrivés dans la région parisienne les époux Tazerout ont acquis un pavillon à Villemomble dans une localité bourgeoise de la banlieue est. C’est là que je devais connaitre Mohand.

L’œuvre du germaniste, sociologue, historien

Mohand Tazerout a terminé ses études en France après sa démobilisation. Il a passé l’écrit de l’agrégation d’allemand. Il s’est alors spécialisé dans l’étude de la langue et de la culture allemande. Son œuvre, minutieusement répertoriée et savamment commentée par Mme Lalmi, est considérable.

Il se sera fait connaitre par la traduction en français de la grande œuvre de Spengler, « le Déclin de l’occident » : cinq gros volumes, plus de 1400 pages au total, publiés de 1931 à 1933 aux éditions Gallimard. Cette traduction est la seule qui existe en français et elle fait autorité.

Parallèlement il a tout au long de ces années publié des notes et des recensions d’ouvrage dans les revues spécialisées, notamment la revue internationale de sociologie, polémiquant à l’occasion avec certains de ses confrères, comme Raymond Aron.

Dans les années 40 il publiera aux éditions Sorlot, une grande étude, en trois volumes, sur « Les éducateurs sociaux de l’Allemagne moderne ». Il traduira enfin, en 1949, L’histoire des peuples et des Etats islamiques,  de C Brockelman.

Il faut lire la contribution de Mme Lalmi pour apprécier pleinement cette partie de son œuvre et il est intéressant aujourd’hui de noter qu’il s’est notamment intéressé aux études germaniques portant sur le monde arabe. Son intégration dans la société française n’a jamais effacé la conscience qu’il avait de ses origines

La participation à la vie de la cité

Tout au long de cette période Mohand Tazerout aura, sans avoir à ma connaissance contracté un engagement politique, suivi avec attention les affaires du pays. Il fait paraitre en 1936 , aux PUF,  un livre intitulé l’Etat de demain.

A la libération on lui reprochera un moment d’avoir publié le premier tome de son livre sur les éducateurs allemands chez un éditeur (Sorlot) qui sera accusé de collaboration. Mais les témoignages de ses colllègues, qui attestent de son hostilité au régime vichyssois, font justice de ces soupçons.

Quand les bombardements allemands après la libération de Paris font se réfugier dans la cave du pavillon de Villemomble les membres de la famille, Mohand Tazerout monte sur la terrasse pour observer la bataille qui se livre dans le ciel.

A la libération, comme un quart des français, il vote communiste.

Dans le même temps il va montrer l’intérêt qu’il continue de porter à la question algérienne. C’est l’objet de la lettre au général Tubert dont je vais parler dans un instant.

C – 1949-1973 : les années de la retraite et du retour aux sources

Une nouvelle union

Mohand Tazerout épouse en 1950 Henriette Richard, qui l’accompagnera jusqu’à la fin de sa vie.

Sa fille ainée Elisabeth va prendre du recul mais restera toujours en contact avec lui, notamment lorsqu’elle sera, dans les années 50 affectée quelque temps en Algérie.

Son fils Henri, en revanche va cesser de le voir. Exerçant ses fonctions à Poitiers, où l’employée de la maison l’a suivi, il ne reprendra pas contact avec son père.

Avec sa dernière fille, Jacqueline, mon épouse, il gardera au contraire, jusqu’à la fin de sa vie, une relation forte. Nous sommes toujours restés régulièrement en contact avec lui.  De Paris à Villemomble, par le train ou à bicyclette, nous allions souvent le voir.

J’ai eu avec lui des rapports familiaux :  nous lui avons donné des petits enfants qu’il a beaucoup aimés et qui le lui rendaient bien.

J’ai noué également  avec lui une relation intellectuelle forte, fondée sur une estime réciproque et l’intérêt que nous prenions à échanger nos idées. Certes je ne l’ai pas suivi dans toutes ses activités. Mais je pense en avoir eu une vision assez complète.

Au congrès des civilisés

Mohand Tazerout se lance alors dans une œuvre gigantesque, une  grande histoire des civilisations, en cinq volumes, qu’il publiera, à compte d’auteur, aux éditions Subervie, entre 1953 et 1959.

Intitulée « Au congrès des civilisés » cette oeuvre comportera cinq volumes, de deux à trois cent pages chacun, dans lesquels sont présentés, par les discours d’un personnage fictif – le mandarin chinois, le pandit hindou, le révérend père chrétien, le clergyman anglo-saxon, l’éphèbe, le prêteur, le camarade communiste, etc –  les grandes civilisations qui se sont succédées dans le monde. Elle se clôt par un éloge de la coexistence pacifique.

Inspirée par Spengler cette somme n’aura pas une diffusion commerciale. On trouvera en annexe de notre livre l’appel aux souscripteurs lancé par Mohand Tazerout. Rares sans doute sont les bibliothèques où l’on peut encore la trouver. Le moment est sans doute venu de se demander, après en avoir fait une expertise qui outrepasserait mes compétences, s’il ne faudrait pas aujourd’hui la rééditer.

L’engagement dans le conflit algérien

J’en arrive ici à une dimension qui va devenir de plus en plus importante dans la vie de Mohand Tazerout et qui intéresse tout particulièrement les lecteurs algériens : il va se réinvestir, de plus en plus fortement, dans les affaires de son pays d’origine.

Il faut, pour comprendre l’évolution de sa pensée, remonter à la fin de la période précédente. Après les émeutes du 8 mai 1945, qui ont secoué l’Algérie au moment même de la victoire des alliés, un rapport sur ces évènements est confié par l’assemblée consultative qui siège alors à Alger à l’un de ses membres, le général Tubert, issu de la résistance et membre du parti communiste.

Mohand Tazerout lui adresse alors depuis sa résidence de Villemomble une longue lettre dont le texte intégral est reproduit en annexe de notre livre où elle occupe une vingtaine de pages. Sa lecture montre qu’il s’intéressait toujours fortement à son pays d’origine. Il y défendait encore une thèse assimilationniste : une Algérie égalitaire, au sein de laquelle européens et indigènes auraient les mêmes droits et les mêmes devoirs.

Tubert a trouvé cette lettre tellement intéressante qu’il a reproduit, , en tête de son rapport,  de très longs passages de la missive qu’il venait ainsi de recevoir d’un professeur inconnu.

Il devait s’avérer assez rapidement que, en dépit des très maigres progrès qu’a permis l’adoption en 1947 d’un nouveau statut de l’Algérie, la voie ainsi esquissée était une impasse. Le néfaste mandat du gouverneur socialiste Naegelen, le truquage systématique des élections, dont je devais moi-même constater l’ampleur par les recours dont nous allions être saisis au Conseil d’Etat et que nous sanctionnions par des annulations malheureusement platoniques, ont dissipé les illusions de ceux qui croyaient encore à la possibilité d’une évolution pacifique.

A partir de là, la pensée de Mohand Tazerout a connu la même évolution que celle de l’homme politique Ferhat Abbas ou de l’écrivain Mouloud Mammeri. Il va prendre une position de plus en plus affirmée en faveur de l’indépendance de l’Algérie.

Comme toujours chez lui cette évolution va se traduire par des écrits. Il produit une série d’ouvrages, de nouvelle facture, courts, incisifs, engagés, mais dans lesquels on retrouve toujours la clarté de son raisonnement et la richesse de son érudition. Ils sont les plus connus en Algérie et deux d’entre eux ont été récemment réédités. Ce seront successivement :

  • 1959, Essai génétique sur la race, les peuples, les nations, la démocratie;
  • 1960, Les problèmes de la coexistence pacifique;
  • 1960, sous le pseudonyme de Moutawakil, L’Algérie de demain, réédité à Paris en 2016 aux éditions Riveneuve ;
  • 1961, Histoire politique de l’Afrique du nord, réédité aux éditions Alam el Afkar en 2012 :
  • 1963, Manifeste contre le racisme.

La retraite à Tanger

L’Algérie est devenue indépendante. Mohand Tazerout n’y revient pas. Pourquoi ? C’est l’un des points qui sont encore à éclaircir par les chercheurs qui s’intéressent à lui.

Il semble avoir pris au début des années 60 un contact avec l’union des écrivains algériens qui n’aurait pas abouti.

Il vient nous voir au Maroc, où je me trouve en fonction. Nous lui faisons faire le tour du pays, en passant notamment par Tanger. C’est là qu’il viendra s’installer quelques années plus tard, après avoir liquidé ses affaires en France. Il s’y installe, avec son épouse, dans un hôtel où nous irons le voir et où il demeurera jusqu’à la fin de son existence, en 1973.

Jacqueline se trouvant alors gravement malade, nous ne pourrons aller à son enterrement. Sa tombe se trouve dans un cimetière de Tanger. Malgré tous mes efforts je n’ai pas réussi à la localiser lorsque, beaucoup plus tard, je suis repassé dans cette ville.

Nous avons récupéré ses affaires. Nous y avons trouvé sa dernière œuvre, une traduction en français du Coran. Croyant bien faire nous avons remis cette œuvre, lors d’un voyage que Jacqueline a pu faire avec moi en Algérie à la faveur d’une période de rémission, à un ami algérien membre du cabinet du ministre de la culture de l’époque. Avec le décès de Jacqueline en 1978 le souvenir de cet épisode s’est effacé dans ma mémoire.  Je ne connais pas, encore aujourd’hui, le sort qui a été réservé à cette ultime production de mon beau-père.

III –L’homme et son œuvre 

Quelle vision peut-on avoir aujourd’hui de l’homme Mohand Tazerout et de l’œuvre qu’il a laissée ?

A – L’homme Mohand Tazerout

Je dirai de lui qu’il aura été un véritable citoyen du monde.

Frappent tous les observateurs son encyclopédisme, son érudition mais aussi la vigueur de ses engagements.

Sa personnalité ne saurait se réduire à une seule appartenance.

Il est né kabyle, aux Aghribs, où se trouve encore sa famille d’origine. Mais il en est parti, non sans douleur. Il n’y est jamais revenu. Il faudrait pouvoir éclaircir les circonstances de sa rupture en 1914 et les raisons du relatif échec de sa tentative de reprise de contact en 1953. Le départ a été douloureux. Le retour est resté inachevé.

Il a eu une formation coranique et, bien que s’affirmant lui-même comme n’étant « d’aucune religion », il en est resté marqué. Il n’est pas anodin que sa dernière œuvre ait été une traduction du Coran.

Il a choisi de devenir citoyen frençais, par une démarche qui avait, en 1914, un caractère exceptionnel. Il a combattu pour la France. Il a créé une famille française. Il a adhéré aux idéaux de la République française, dont il est devenu un citoyen actif.

Il a été constamment ouvert aux autres cultures, l’allemande d’abord dont il est devenu un spécialiste reconnu, mais aussi toutes les autres civilisations qu’il aura toujours cherché à mieux connaitre et auxquelles il aura consacré son œuvre majeure.

Paradoxalement c’est à partir de tout cela qu’il s’est progressivement affirmé comme algérien et que cette dimension est devenue pour lui principale, lorsqu’il a compris que la vision assimilationniste qu’il avait longtemps portée (L’Algérie c’est la France), ne conduisait qu’à perpétuer la situation coloniale.

L’action qu’il a menée alors, à sa manière, celle d’un intellectuel qui diffuse ses idées, n’a eu sur le moment qu’un impact limité. Mais il n’est pas étonnant que ce soit celle que l’Algérie devenue indépendante redécouvre en premier.

Il fallait la situer dans l’ensemble de son parcours et de son œuvre et c’est ce que nous sommes efforcés de faire dans ce livre.

B – L’œuvre et ses composantes

Je reviens ici sur les trois sous-ensembles qu’elle comporte et qui sont, à l’heure actuelle, inégalement connus.

L’œuvre du germaniste

Elle est connue, répertoriée et on peut trouver dans les bibliothèques spécialisées aussi bien les traductions  de Spengler et de Brockelman que l’ouvrage sur les éducateurs allemands et tous les articles et notes de lecture recensés par Mme Lalmi.

Quid de leur diffusion éventuelle dans l’Algérie d’aujourd’hui ? La question mérite sans doute d’être posée.

L’œuvre de l’historien des civilisations

Elle est, à ce jour, pratiquement inconnue. Le moment est peut-être venue de la découvrir et de la faire connaitre au public algérien. J’en ai la plus grande partie dans ma bibliothèque personnelle. Elle est à la disposition des chercheurs qui voudraient l’étudier et des éditeurs qui envisageraient de la publier.

L’œuvre du combattant de l’indépendance algérienne

C’est dans ce pays la plus connue. Elle a fait l’objet de deux rééditions récentes, dont une seulement en Algérie. Il faut sûrement aller plus loin, en commençant sans doute par une réédition locale de l’Algérie de demain, cet ouvrage où se côtoient la lucidité et l’utopie et qui a sûrement sa place dans les bibliothèques algériennes

C – Quelques mot personnels  

Je suis heureux de me trouver ce soir dans cette salle, en compgnie de mon fils Gilles, le petit fils de Mohand Tazerout.

Mohand été le père de mon épouse, Jacqueline. Je l’ai aimé et respecté en cette qualité. Mais notre relation est allée au-delà.

Je me souviens des discussions que nous avions dans le bureau où il passait le plus clair de son temps et dont j’utilise encore les meubles.

J’avais connu l’Algérie du colonisateur.

A partir des échanges que j’ai eus avec lui j’ai commencé à comprendre qu’il y avait aussi une Algérie des algériens, celle qu’il aura illustré par la richesse de son parcours et la qualité de son œuvre.

Encore une fois l’Algérie

C’est le pays de mon enfance et je suis toujours heureux de le retrouver pareil à lui-même en dépit du temps qui passe. Le bref déplacement que je viens d’y faire aura pour moi une nouvelle occasion de le constater.

Il reste largement francophone et fortement imprégné par la culture française : c’est une satisfaction pour le colonisateur impénitent que je suis sans doute toujours un peu. Nous n’en avons certes eu, avec mon fils Gilles qui m’accompagnait dans ce périple, qu’une vision partielle : la Kabylie puis Alger. Tout au long de notre parcours de Tizi Ouzou à Tachmalt, dans les hauteurs magnifiques de la petite Kabylie, les enseignes les plus fraîchement repeintes sont toujours en français. Alger est plus bigarrée. Mais partout où nous allons nous trouvons des interlocuteurs pratiquant notre langue.

La France est toujours présente dans les esprits, d’une manière qui m’a parue à certains égards surprenante. Elle est, pour la plupart de nos interlocuteurs, le Deus ex machina, la source de tout ce qui se passe, bien ou plus souvent mal, dans ce pays pourtant devenu indépendant depuis maintenant plus d’un demi-siècle. Les ratés de l’économie, la dictature larvée que dénoncent beaucoup d’algériens en dépit de la liberté de parole et d’écrit qui leur est laissée, le consternant 5ème mandat qui se profile à l’horizon 2019 : tout cela c’est « la faute à la France » qui continuerait à tirer toutes les ficelles. Ce réflexe, que je trouve pour ma part quelque peu excesssif, m’a paru plus fort que jamais.

J’ai retrouvé de vieux amis, pas tous malheureusement, car mon compagnon de longue date, Abderrhamane Djelfaoui, qui, l’année dernière encore, m’avait accompagné dans le Dahra, n’était pas présent à Alger lors de notre passage. J’ai rencontré Aissa Kadri et ses amis du CNAM en mission à dans la capitale, Idir et Malika Ahmed Zaid qui poursuivent leurs activités universitaires à Tizi-Ouzou, Idir Tazerout, notre arrière petit cousin, Abderrhamane  Krimat, poète et cinéaste.

J’ai aussi fait de nouvelles rencontres, en particulier celle de Amar Ingrachen qui, à la tête des éditions Franz Fanon, vient de publier en Algérie  « Mohand Tazerout, la vie et l’oeuvre d’un intellectuel algérien », ouvrage collectif paru en France en 2017, sous ma direction, aux éditions Riveneuve. Sa jeune maison d’édition a déjà pris une place importante dans la vie culturelle de l’Algérie.

La tournée de présentation du livre nous aura conduit d’abord sur le lieu de naissance de mon beau-père, au village des Aghribs , au nord de Tizi Ouzou, où nous avons fait salle comble, en présence de nombreux membres de sa famille. De là nous sommes allés à Tachmalt, puis à Alger, où j’ai été reçu à déjeuner par l’ambassadeur de France Xavier Driancourt avant de faire en fin d’après-midi une conférence à l’institut de France. Nous y avons été parfaitement accueillis par les services culturels de l’ambassade. Là aussi, l’assistance était nombreuse.

On trouvera sur ce blog, le texte de ma conféreence de présentation du livre. Les questions ont fusé. Elles reflétaient l’intérêt que suscite aujourd’hui le parcours insolite de cet homme qui, après avoir rompu en 1914 avec son pays d’origine, a eu en France une carrière d’enseignant, sociologue, historien, avant de revenir aux sources, en prenant activement parti pour l’indépendance de son pays et de terminer sa vie dans la solitude à Tanger.  Partout nous avons trouvé la même fierté mais aussi les mêmes interrogations sur l’identité de ce grand intellectuel que l’Algérie redécouvre aujourd’hui. Son oeuvre est immense et il y a encore de la marge avant qu’elle puisse être pleinement explorée en Algérie.

Je n’aurai pas eu beaucoup de temps, pendant ce court voyage, pour approfondir les constatations faites au cours de mes précédentes visites. Au-delà du plaisir de retrouver ce pays que j’aime, son animation, la gentillesse de ses habitants,  je n’ai pu que  constater à nouveau, d’une manière quelque peu superficielle, des phénomènes qui se situent à des niveaux d’observation très différents:   l’énormité des encombrements qui rendent toujours aléatoires, en dépit de la qualité des infrastructures,  les temps de déplacement;  l’efficacité d’un appareil de sécurité omniprésent et bien rodé, qui parait accepté par la population;  la volonté de tourner le dos aux « années noires », mais aussi la conjonction  que nous rencontrons, chez la plupart de  nos interlocuteurs, d’une critique souvent acérée et de l’acceptation résignée d’une situation dont ils ne voient pas l’issue.

La relation franco-algérienne aura connu bien des hauts et des bas. C’est pour moi une grande satisfaction que de constater que, au-delà des épreuves subies de part et d’autre, elle s’affirme toujours avec la même force. Puissent ceux qui gouvernent nos deux pays veiller à l’entretenir.