Quelles suites pour le rapport Stora?

J’ai fait l’effort, dont je ne suis pas sûr qu’il ait été consenti par tous ses commentateurs, de lire de bout en bout le rapport intitulé « les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » que Benjamin Stora vient de remettre au Président Macron. Je suis sorti un peu déçu de cet exercice. Benjamin Stora est certes un bon connaisseur de la matière. Son rapport est bourré de références exactes et précises. Il recense d’abord tout (ou presque) ce qui a été écrit sur le sujet , qu’il s’agisse de témoignages autobiographiques ou d’oeuvres d’historiens, ( Partie I L’Algérie, impossible oubli ). Il retrace ensuite la chronologie des positions prises depuis 1962 par les autorités françaises ( Partie II Les rapports de la France avec l’Algérie). Il examine enfin (Partie III des défis à relever) diverses questions jugées importantes qui sont ici juxtaposées bizarrement: l’accès aux archives, intelligemment traité, le problème de la recherche des disparus, le rôle des images, l’opportunité de la présentation d’excuses, à quoi viennent s’ajouter in fine le sort des déchets nucléaires laissés au Sahara, celui des cimetières européens et juifs en Algérie et les problèmes de traductions ou rééditions d’ouvrages .

On débouche alors, d’abord sur une courte conclusion où il est question d’aller vers un traité « Mémoire et vérité » dont les contours ne sont absolument pas précisés, puis sur un texte plus long et beaucoup plus précis, intitulé « des préconisations ». Celles-ci seraient mises en œuvre sous l’égide d’une commission dont le statut n’est pas clairement défini. On en compte près d’une trentaine au total, dont la plupart sont intéressantes et plusieurs mériteraient d’être retenues, mais dont la simple énumération ne suffit pas à définir une politique. 

Une telle présentation est inhabituelle dans un rapport de ce genre. Elle laisse à coup sûr une grande marge de manœuvre à son destinataire. Quelle suite va-t-il ou devrait -il lui donner ?

1 – Faut-il s’engager dans la négociation, forcément longue et difficile, d’un traité mémoriel qui voudrait tourner définitivement la page des controverses entre ceux qui veulent voir soulignés les bienfaits de la colonisation et ceux qui réclament l’affichage d’une repentance ? Benjamin Stora évoque cette solution, sans la préconiser vraiment. Pour ma part, dans un ouvrage qui a échappé à sa vigilance, L’Algérie retrouvée, publié en 2014 en France aux éditions Bouchène et en 2015 en Algérie aux éditions Media-plus, j’ai mis en doute cette solution. Je suis toujours du même avis. « La question mémorielle ne doit pas être un préalable. Laissons le temps faire son oeuvre et faisons confiance à la connaissance et à la sagesse. C’est aux historiens d’écrire l’histoire et c’est aux citoyens qu’il revient de la construire« .

Ceci ne veut pas dire qu’il faille exclure la perspective d’un traité d’amitié et de coopération entre nos deux pays. Mais son objet principal doit se situer ailleurs que dans l’évocation des questions mémorielles. Il devrait porter sur les grandes questions que la France et l’Algérie, des deux côtés de la Méditerrannée, prennent la responsabilité de traiter de concert. Je ne peux ici qu’en esquisser les grands axes : la circulation des personnes, la question linguistique, le développement économique, la politique internationale. Comment revenir progressivement à un régime de libre circulation des personnes entre la France et l’Algérie? Comment, question pour moi fondamentale, développer l’enseignement de l’arabe en France et du français en Algérie ainsi que les   échanges culturels entre les deux pays? Dans quelle domaines et de quelle manière encourager la coopération économique (sujet sur lequel l’association France-Algérie et son nouveau secrétaire général, Jean-Louis Levet, pourraient jouer un rôle utile) ? Comment, enfin, la France et l’Algérie peuvent-elles mettre en oeuvre des actions concertées sur quelques grands sujets de politique internationale, en Méditerrannée occidentale, au proche orient, en Afrique notamment?

Pour ne prendre que cet exemple, peu importe pour moi que la France et l’Algérie n’aient   pas exactement la même version du déroulement passé de la colonisation française en Algérie, si elles se révèlent capables de peser de concert et intelligemment sur l’évolution du conflit israélo-palestinien.

2 – La liste des préconisations qui figure en fin du rapport doit dans cette perspective être lue non pas comme l’énumération des points d’un futur accord mais comme la présentation de diverses actions susceptibles d’être menées, au gré des opportunités, dans la conduite des relations entre nos deux pays. J’en ai pris connaissance avec d’autant plus d’intérêt qu’elles me ramènent à mon passé de pied noir, ayant vécu et servi en Algérie, à la jonction d’une famille de colons venus d’Allemagne et d’une génération de « médecins de colonisation » .

Qu’il me soit permis d’évoquer d’abord deux de ces préconisations qui me touchent personnellement et me ramènent aux années 1961 et 1962, alors que j’exerçais les fonctions de conseiller juridique à l’ambassade de France à Rabat.

Nous avons alors, à une date que je ne peux préciser davantage, reçu la visite de l’avocate Gisèle Halimi, venue plaider la cause de nationalistes algériens et à qui notre ambassadeur, Pierre de Leusse, a réservé un accueil chaleureux. J’ai pu passer avec elle et quelques amis, sur une petite plage des environs de Rabat, une soirée éblouissante. Que « cette grande figure féminine d’opposition à la guerre d’Algérie« , juive de surcroit, ajouterai-je, puisse, c’est l’avant dernière préconisation du rapport, entrer au Panthéon, constituerait un geste fort auquel je suis personnellement favorable.

D’une toute autre nature est la proposition de « mise en place d’une commission mixte d’historiens français et algériens pour faire la lumière sur les enlèvements et assassinats d’européens à Oran en juillet 1962 « . Il s’agit du seul épisode sanglant des journées qui ont marqué le moment de l’accession de l’Algérie à l’indépendance. Un très proche ami de ma famille, Raymond Lalance,  époux de la principale collaboratrice de mon père, s’apprêtait à prendre le bateau pour la rejoindre en France où elle l’avait précédé et il consommait un verre sur la place de la poste à Oran lorsque il a été comme, beaucoup d’autres personnes présentes en ce lieu, enlevé, emmené je ne sais où, sans que l’on ne le retrouve jamais. Alerté par son épouse j’ai usé de tous les moyens dont je disposais depuis Rabat pour essayer de retrouver sa trace. Ce fut sans succès. Cet homme n’était nullement un fanatique de l’Algérie française et il avait beaucoup d’amis algériens. J’aimerais, bien sûr, que lumière soit portée sur cet épisode qui est venu malencontreusement ternir la journée du retour à la paix. J’appuie donc cette préconisation. 

3 –Vues dans leur ensemble les préconisations sont présentée de manière assez désordonnée. On y trouve des actions de natures fort différentes.

  • Quelques gestes symboliques : Gisèle Halimi au Panthéon mais aussi une stèle de l’émir Abd el Kader à Amboise, l’éventuel retour en Algérie du canon Bab Merzoug qui défendait le port d’Alger depuis les hauteurs de Fort l’empereur et qui a été transféré à Brest en 1830, l’érection en lieux de mémoire des camps d’internement d’algériens en France….
  • Des commémorations diverses dans lesquelles aucune catégorie de personnes concernées n’est oubliée (qu’il s’agisse des français d’Algérie, des anciens combattants, des Harkis, des morts pour la France, des travailleurs algériens en France, chacun trouvant une occasion appropriée de se voir reconnu…
  • Des recherches historiques sur des points non encore élucidés allant jusqu’à l’étude des restes humains de combattants algériens du 19ème siècle conservés au muséum national d’histoire naturelle. …
  • La localisation des sépultures de disparus, l’identification des emplacements d’inhumation des condamnés à mort, l’entretien des cimetières européens et juifs et des tombes de soldats algériens enterrés en Algérie….
  • Enfin plusieurs propositions, qui me paraissent de bon aloi, concernant la gestion des archives, la recherche et la coopération universitaire, la traduction et l’édition des ouvrages, la création d’un office franco-algérien de la jeunesse…    

Certaines de ces suggestions ont suscité des critiques émanant notamment de groupes qui se considèrent oubliés ou méconnus. Je les vois pour ma part comme constituant un catalogue, utile dès lors que son usage n’est pas rendu obligatoire, d’initiatives pouvant contribuer à l’apaisement des esprits.

4 – Ceci dit, il me semble que Benjamin Stora aurait pu aller plus loin et que, même si sa mission ne portait que sur « la colonisation et la guerre d’Algérie », il aurait gagné à  élargir son champ de vision d’un passé dans lequel les trois pays du Maghreb, Algérie, Maroc et Tunisie, sont indissociablement liés.

C’est en Algérie que la présence française a été la plus longue et la plus forte, non seulement par le nombre mais aussi en la forme, celle d’une colonie et non d’un protectorat, faisant disparaitre l’identité du pays concerné. 

C’est en Algérie que l’accession à l’indépendance s’est avérée la plus difficile et la plus sanglante. J’ai pu m’en rendre compte sur le terrain entre 1961 et 1964 alors que, conseiller juridique à l’ambassade de France au Maroc, je négociais dans une relative  quiétude, avec mes amis marocains, les accords concrétisant l’ indépendance de leur pays à un moment où la guerre sévissait plus que  jamais de l’autre côté de la frontière.

Mais les évolutions constatées dans les trois pays ont bien été comparables et leurs relations avec la France sont restées fortes. Elle se sont même, en termes de population, mieux maintenues avec les anciens protectorats qu’avec l’ex-colonie. Il y avait, au moment de l’indépendance, un million de français en Algérie, 330.000 au Maroc et 180.000 en Tunisie. Ils sont aujourd’hui plus nombreux au Maroc (54.000) qu’en Algérie (40.000). Dans l’autre sens le nombre des marocains en France (755.000) approche maintenant celui des algériens (807.000). Pour la Tunisie, pays plus petit, les chiffres sont évidemment plus faibles (23.000 aujourd’hui, 275.000 à l’indépendance) mais les évolutions constatées sont comparables.

De ces deux côtés aussi il existe des problèmes de mémoire et un rapprochement n’aurait pas été inutile. 

N’aurait pas été non plus inutile, mais on sort ici de la mission confiée à Benjamin Stora , un regard porté sur l’évolution des relations entre les trois pays du Maghreb. Que l’on me permette, ici encore, d’évoquer un souvenir personnel.  J’ai quitté le Maroc en 1964, deux années après l’accession de l’Algérie à l’indépendance. Avec la petite caravane de nos deux voitures nous avons franchi sans encombre la frontière maroco-Algérienne, nous avons traversé l’Algérie, nous sommes entrés en Tunisie puis en Italie et nous sommes ainsi revenus en France après avoir fait le tour de la Méditerranée occidentale. Ce ne serait plus possible aujourd’hui car la frontière entre le Maroc et l’Algérie est fermée depuis plusieurs dizaines d’années en raison d’un conflit stupide portant sur le Sahara occidental. 

La diplomatie française peut s’attacher, en s’appuyant sur le rapport Stora, à réconcilier les mémoires franco-algérienne. Mais combien plus utile serait-elle si elle s’avérait capable de réconcilier entre eux les trois pays du Maghreb et de les associer à la France dans un traité franco-maghrébin qui permettrait à nos quatre pays de peser sur l’avenir de l’Afrique, de l’Europe et du Monde.

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