Savoir raison garder

            La décapitation d’un enseignant à Conflans Sainte Honorine, l’intrusion meurtrière dans une église à Nice, ces deux manifestations récentes d’une situation qui devient explosive, ont suscité à juste titre une émotion et une réprobation auxquelles je m’associe. Cela n’interdit pas d’essayer, sur ce sujet comme tout autre, de « raison garder ». Nous devons proscrire les réactions épidermiques ou politiciennes. C’est dans cet esprit que les lignes qui suivent sont écrites. 

Le sujet me touche profondément, compte tenu de mon parcours personnel et de mes engagements civiques. Petit fils de colons allemands, pied noir pendant ma jeunesse en Algérie, gendre d’un intellectuel kabyle, ayant milité pour l’indépendance de l’Algérie et pour la cause palestinienne, je suis évidemment de près tout ce qui concerne les rapports entre l’Europe et le monde arabo-musulman. J’ai vécu dans ma jeunesse une période intense de foi chrétienne et j’ai pu  en même temps observer de près la croyance et les rites de mes amis musulmans. Sommes-nous condamnés à vivre durablement dans une situation de conflit ? Ne pouvons-nous aménager des voies d’harmonie et de convergence ? Sur ces questions je constate, parmi ceux qui me sont proches, des divergences d’appréciation et des opinions contrastées, entre lesquelles je voudrais essayer de faire le tri. 

Je me propose d’évoquer successivement, dans ce blog, quatre sujets : la place de la religion musulmane en France; la situation de la laïcité à l’école et dans la vie sociale; le dispositif de lutte contre le terrorisme ; le contrôle de l’immigration. Ils sont tous délicats et  ne peuvent être traités en quelques mots. Je commencerai aujourd’hui par le premier sans m’interdire par la suite les retours en arrière que pourrait justifier l’intervention de nouveaux faits ou la prise de connaissance de nouvelles analyses.

La religion musulmane en France

Il faut partir de là car c’est au nom de l’Islam que Samuel Paty a été assassiné et que trois personnes ont perdu la vie dans une église à Nice. Ces faits sont odieux. Mais faut-il pour autant jeter l’anathème sur une religion qui est pacifiquement pratiquée en France par plusieurs millions de nos compatriotes ?

1 – La religion musulmane est, nous dit-on, la seconde religion en France. C’est vrai, mais encore faut-il comparer les chiffres : de très loin ce sont les chrétiens, principalement catholiques, qui forment la cohorte principale. Les musulmans sont infiniment moins nombreux. Selon une enquête commandée par l’observatoire de la laicité 48% des personnes interrogées en 2019 déclarent avoir un lien avec le catholicisme, 3% seulement avec l’Islam ( 34% n’ont aucun lien avec la religion, 7% ne répondent pas). D’autres estimations donnent pour les musulmans des chiffres plus élevés mais les différences restent considérables. En valeur absolue on compterait ainsi en France, selon des sources diverses dont aucune n’est sûre, entre 4 et 7 millions de musulmans contre 38 millions de chrétiens. L’éventail est large car les définitions de départ ne sont pas les mêmes. 

Cette population est plus jeune (moitié de moins de 24 ans) et elle est très inégalement répartie sur le territoire : l’islam est la 1ère religion en Seine Saint Denis. Ses fidèles sont, à hauteur de 80%, originaires des pays du Maghreb. 

On peut grossièrement distinguer en son sein trois groupes, ceux qui par leur origine se trouvent catalogués comme musulmans mais ne pratiquent plus cette religion, ceux qui la pratiquent sans remettre en cause les lois de la République et le principe de laicité, ceux qui, sous l’emprise d’une forme plus ou moins avancée de radicalisme, peuvent en venir à poser problème.

Je ne me hasarderai pas à donner une estimation de leurs importances respectives. Le second est probablement le plus fourni. C’est surtout l’évolution du troisième que l’on scrute en ce moment et qui inquiète.

2 – Le statut de la religion musulmane n’est pas sans handicap. La République ne reconnait ni ne subventionne aucun culte, nous dit la loi de 1905. Mais le régime concordataire continue de s’appliquer dans les trois départements de l’Alsace Lorraine au profit des cultes catholique, protestant et israélite. Par ailleurs, la charge financière que doivent supporter les fidèles est plus lourde pour les musulmans, alors qu’ils sont en moyenne plus pauvres.

La plupart des 45000 églises françaises, construites avant la loi de 1905, sont en effet entretenues par les collectivités territoriales qui en sont alors devenues propriétaires. Ce n’est pas le cas des 2500 mosquées ou salles de prière, qui doivent être construites et ne peuvent être entretenues que par leurs fidèles.

3 – La vision de l’opinion publique sur la religion musulmane est à dominante nettement négative et il semble qu’elle se soit dégradée au cours des dernières années. A la question fréquemment posée de la compatibilité de l’Islam avec les valeurs de la République les réponses sont toujours réservées et le plus souvent négatives.

Le fait que la population musulmane soit concentrée dans des zones de pauvreté et parfois de non droit accentue encore la noirceur du tableau.

4 – Il n’est pas surprenant que dans ce contexte des réactions violentes puissent se manifester, notamment parmi des jeunes moins résignés que leurs ainés à vivre en situation d’infériorité et plus sensibles aux discours que leur tiennent sur ce point des prédicateurs radicaux. 

C’est dans ce contexte qu’est intervenu l’attentat perpétré en 2015 contre Charlie Hebdo, en réaction à la publication de de caricatures du prophète. Je n’apprécie pas spécialement ce mode d’expression, qu’il vise Mahomet, la vierge Marie ou le pape François. Pour autant il ne saurait être interdit et encore moins donner lieu à des représailles. Le procès engagé contre les auteurs de l’attentat alors commis est amplement justifié et j’en attend l’issue avec confiance.

Fallait-il à cette occasion « remettre la gomme » ? C’est ce qu’a cru devoir faire Charlie Hebdo, à l‘inverse du quotidien danois qui était à l’origine des caricatures. Je pense qu’il aurait mieux fait de s’abstenir. Mais c’était son droit et on ne peut le condamner. Ceci étant le discours que l’on tient à ce sujet revêt une grande importance.

Nous touchons ici à la racine des difficultés actuelles. Elle peut paraitre ténue. Mais elle a une grande portée dès lors qu’il s’agit du discours que tient, au nom de la France, le Président de la République.  Qu’Emmanuel Macron ait réaffirmé avec force son attachement au principe de laicité va pour moi de soi. Mais il me semble que des propos plus mesurés, moins martiaux, que ceux qu’il a tenus, auraient mieux convenu à la situation.

A pu être ainsi diffusée et entretenue, largement à tort, mais les phénomènes de communication sont difficiles à maitriser, la vision d’une France ennemie de l’islam. 

5 – A partir de là, que préconiser ? La République est neutre vis-à-vis des religions mais cela ne saurait lui interdire de prendre pour chacune d’elles les mesures qu’imposent les circonstances. Elle a su le faire autrefois à l’égard du catholicisme. Elle est en droit de le faire aujourd’hui vis-à-vis de l’Islam. 

Il importe avant tout de savoir prendre la bonne mesure de la situation. Qu’elles viennent des chercheurs ou des politiques, les analyses sur l’impact du radicalisme diffèrent. Certains, comme Gilles Kepel, ont tendance à noircir le tableau. Un livre paru publié sous la direction de Bernard Rougier   en début d’année aux PUF nous décrit ainsi « Les territoires conquis de l’islamisme »   et le rapport d’une commission sénatoriale, publié en juillet 2020 sous le titre « Radicalisation islamiste : faire face et lutter ensemble » s’inscrit dans la même perspective.  D’autres, à juste titre me semble-t-il, sont plus mesurés. Ainsi, outre Olivier Roy, Laurent Bonnefoy dans le commentaire qu’il nous livre sur l’ouvrage précité et Henri Goldman (auteur de « Le rejet français de l’Islam, une souffrance républicaine » PUF 2012 

Il y a bien sans doute une poussée du radicalisme. Mais ce est-ce un raz de marée ? Je ne le pense pas. Il faut savoir la circonscrire et la cantonner. On le fera en agissant sur les facteurs de propagation du phénomène et en encourageant la mise en place d’un encadrement responsable de l’Islam en France.

Sur le premier point l’étape de la formation, que ce soit dans la famille, à l’école ou à la mosquée, est évidemment décisive.  

Il est légitime d’affirmer la primauté de l’école de la Nation pour l’éducation des enfants, dès leur plus jeune âge. L’enseignement donné à domicile par les parents ne saurait être accepté et les mesures envisagées sur ce point par le gouvernement me paraissent justifiées. 

Il est légitime également de chercher à faire en sorte que l’enseignement religieux dispensé sur les lieux du culte soit dans toute la mesure du possible mis à l’abri des prêches extrémistes. Le problème de la formation des imams a été posé depuis plusieurs années, sans que l’on ait pu enregistrer jusqu’à présent des progrès réels. La création d’une association de financement de cette formation est en projet. Je souhaite qu’elle puisse prendre forme dans le cadre d’une concertation avec les instances légitimes de l’Islam.

Je passe ainsi au second point. La République a intérêt à avoir en face d’elle un interlocuteur raisonnable et responsable qui, sans avoir le statut d’une autorité publique, puisse l’aider à traiter intelligemment les problèmes qui se posent. Jean Pierre Chevènement ministre de l’intérieur au début des années 2OOO, plus tard Nicolas Sarkozy avaient pris des initiatives en ce sens. Ainsi a été créé le CFCM, Conseil français du culte musulman, qui fonctionne vaille que vaille depuis lors. Sa construction est à consolider.

Je note qu’un groupe important d’intellectuels et de dignitaires musulmans, avec parmi  eux Chems-eddine Hafiz, recteur de la grande mosquée de Paris, Hakim El Karoui, fondateur de l’association musulmane pour l’Islam de France et principal auteur d’une étude intéressante publiée en 2016 par l’institut Montaigne ont livré au  Monde daté du 31 octobre 2020 une tribune dans laquelle ils appellent  à « la concorde et l’union » et soulignent que « boycotter la France c’est ignorer la réalité de ses idéaux ».

6 – Sur ces bases, devrait pouvoir être engagée par la France une opération de reconquête de l’amitié du monde islamique. 

Je peux en témoigner pour l’avoir vécu dans mon enfance, la France colonisatrice a protégé en Algérie la religion musulmane. Islam et catholicisme s’y sont côtoyés sans problème pendant plus d’un siècle. La France n’est sans doute plus la « fille ainée de l’église » mais elle n’est pas devenue son adversaire. Elle ne peut davantage accepter d’apparaitre comme une ennemie de l’Islam, cette grande religion dont il ne faut pas oublier qu’elle représente sur tous les continents une partie appréciable des habitants de la planète.

C’est à notre Président qu’il reviendra maintenant de trouver, au moment opportun, le geste fort à partir duquel nous pourrons commencer à renverser la tendance.

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