Sur l’après coronavirus

La crise que nous n’avons pas fini de traverser nous a poussé à la réflexion et le confinement qu’elle a rendu nécessaire l’a facilitée. Le débat s’enrichit en ce printemps 2020. Des idées nouvelles émergent, des convergences se dessinent. Mais nous ne sommes pas au bout du chemin.

Des convergences bienvenues mais qui restent à approfondir

Je reste pour ma part toujours en recherche d’une voie nouvelle sur laquelle se retrouvent celles et ceux avec qui j’aurai de bout en bout réfléchi, milité, travaillé et à l’esquisse de laquelle j’ai essayé de contribuer il y a quelques années dans mon livre sur l’économie des besoins.  Aussi ai-je pris connaissance, avec beaucoup d’intérêt, de deux textes récents émanant d’acteurs qui avaient perdu l’habitude de travailler ensemble.

Le premier est la tribune « Au cœur de la crise, construisons  l’avenir »  co-signée par 150 personnalités parmi lesquelles on trouve des responsables de formations politiques allant du PS et ses alliés ( Olivier Faure, Gaétan Gorce, Raphael Glucksmann  ) au PCF ( Ian Brossat, Bernard Thibault) en passant par des représentants des diverses sensibilités  du mouvement écologistes ( Cécile Duflot , Yannick Jadot).  Beaucoup de noms plus ou moins connus dans cette liste où j’ai eu le plaisir de retrouver deux des auteurs du livre sur le numérique  que nous  préparons actuellement au Ciriec. 

Voici donc, pour la première fois depuis longtemps, et cela mérite d’être salué, une manifestation d’union de la gauche.

Le second texte est le « Plan de sortie de crise » présenté par 21 organisations dont les pilotes auront été ATTAC, la CGT et Greenpeace.  Là encore, donc, une alliance tout à fait inédite que matérialise l’interview donnée en commun au Monde du 27 mai par Philippe Martinez , Aurélie Trouvé et  Jean François Julliard.

Dans l’un comme dans l’autre cas, on ne trouve pas la signature des amis de Jean-Luc Mélenchon. LFI fait bande à part et son chef se confine dans la mégalomanie dont il  n’a cessé de faire preuve depuis le soir du deuxième tour des élections présidentielles.

En dépit de cette absence, je vois dans l’éventail des concours obtenus, du côté tant des formations politiques que des organisations syndicales et des mouvements associatifs, un signe encourageant. Nous sommes sur la voie d’une reconstitution d’une coalition de ce que l’on appelait autrefois les forces de progrès et qui doit aujourd’hui agréger les valeurs du socialisme et de l’écologie. 

Nous ne sommes pas pour autant au bout du chemin car, quand on analyse leur contenu, les deux textes nous laissent quelque peu sur la faim.

Le premier, dans le style habituel des compromis politiques, fait se succéder des synthèses prudentes sur des thèmes assez classiques : état d’urgence sociale ; accès à la santé et retraites décentes, transition écologique accélérée; politique monétaire européenne à la hauteur du risque actuel ; rétablissement d’un ISF ; rénover l’action publique (quelques lignes seulement, bien fades, sur ce thème qui m’est cher). Il y a là l’ébauche de ce que pourrait être le programme d’une nouvelle coalition politique. Mais on est encore loin de l’opérationnel.

Le second texte, plus battant, est un cahier de revendications. Il énumère, sur la base de 9 grands objectifs, 34 mesures à prendre, dont je ne peux reprendre la liste dans ce blog. On y trouve les revendications classiques du mouvement syndical (sur les salaires, la durée du travail). Mais les préoccupations écologistes s’y affirment aussi très fortement, notamment, pour ne prendre que cet exemple, sur le thème, qui m’est cher, de la mobilité (priorité au transport ferroviaire, trains de nuit, acheminement des marchandises). La liste des préconisations est plaisante à parcourir. Mais on ne peut pas ne pas s’interroger sur le réalisme  de leur mise en œuvre simultanée.

Dans l’un comme dans l’autre cas nous avons un point de départ. Mais la crise que nous traversons nous invite à aller plus loin, plus profond.

A la recherche d’un nouveau paradigme 

Va-t-on déboucher sur ce que l’on se plait à appeler maintenant un « changement de paradigme », qui nous fasse emprunter une voie véritablement nouvelle ? Mon âge et mon expérience me rendent prudent. Il n’est pas pour autant interdit d’espérer, tant ce qui vient de se passer devrait conduire les gouvernants de notre planète à se remettre en cause.

Les idées fusent, de tous côtés. Chaque jour l’on voit surgir de nouvelles approches, des constructions inédites se dessinent et se confrontent. De cette effervescence le meilleur pourra peut-être surgir, mais nous n’en sommes pas là.

Ce serait à coup sûr une erreur que de penser pouvoir présenter dès maintenant, ou même dans les tous prochains mois, une vision nouvelle et crédible du développement mondial. On ne pourra à ce stade que parer au plus pressé. Le plan de relance européen est bienvenu mais il ne change pas la donne. L’aéropage d’économiste que Macron va réunir autour de Tiran et Blanchard accouchera peut-être de recommandations utiles mais je doute qu’elles rompent avec la pensée dominante.

Dans ce contexte il n’est pas inutile de feuilleter le dernier document sur lequel je souhaite dire un mot dans ce blog. Il s’agit du dossier « COVID 19 Pour un « Après » soutenable » établi par France Stratégie. C’est un appel à contributions autour de 7 grands thèmes sur lesquels cette institution appelle à la réflexion. Beaucoup de sujets sont abordés. Je n’en ferai ici ni l’inventaire ni la synthèse mais, en m’excusant par avance de la banalité des propos qui vont suivre, je souligne simplement quelques idées force qui me paraissent s’imposer dans le contexte actuel et sur la base desquelles, tant au Ciriec qu’à l’association « Services Publics », nous pourrions travailler.

La première n’a rien d’original : plus que jamais l’action publique est nécessaire mais il est clair qu’elle doit être repensée. La crise a fait lourdement apparaitre qu’elle n’avait pas su prévenir et conjurer les risques et les menaces. La notion de planification nous fournit à cet égard un fil conducteur que nous devrions savoir renouer, en tenant compte, sur des bases renouvelées, de l’expérience acquise par notre pays en ce domaine. à laquelle j’ai participé il y a maintenant un demi-siècle. 

C’est seulement dans ce cadre que pourra être convenablement traité le problème important de la localisation des activités économiques. La mondialisation de l’économie, conduisant à répartir sur l’ensemble de la planète, et particulièrement les pays à bas coût de main d’œuvre, les opérations de fabrication des produits peut, comme on l’aura vu cette année, avoir des conséquences très négatives pour l’approvisionnement du pays en produits essentiels. Il semble pourtant que, sur ce terrain, une évolution positive se dessinait déjà. (Chavagneux, Alternatives économiques, juin 2020). Il  faut la renforcer et se mettre en mesure de passer de la mondialisation capitaliste dans laquelle nous vivons à une organisation équilibrée des échanges internationaux.

Second et troisième axes, à l’évidence essentiels, du modèle à construire, le refus des inégalités et la transition écologique.

En dépit de toutes les mesures prises depuis un siècle, le degré d’inégalité reste dans notre société à un niveau particulièrement élevé. Nous venons de le constater encore une fois : selon leur sexe, leur profession, leur lieu de résidence, le volume de leurs revenus, les français auront vécu bien différemment la crise que nous venons de traverser. 

On peut prendre des mesures d’aide et de soutien à telle ou telle catégorie, essayer de rendre la fiscalité plus juste, les transferts sociaux plus efficaces. Nous travaillons sur ces sujets au sein de l’association « Services publics », comme on pourra le voir en allant sur son site.

Mais le moment n’est-il pas venu pour des avancées plus décisives, non seulement sur le terrain de l’argent (revenu universel, plafonnement rigoureux  des ressources) mais aussi sur ceux de l’éducation et du pouvoir ?

Dans le domaine de l’écologie ma compétence est faible. Je suis profondément convaincu de la nécessité d’une convergence entre le courant socialiste, auquel je continue de me rattacher, et la mouvance écologique qui s’est affirmée et doit se voir reconnaitre la place qu’elle mérite. Plusieurs de mes amis travaillent à ce rapprochement. Je leur fais confiance et je m’abstiendrai de reprendre ici les antiennes dont nous abreuve à ce sujet le discours ambiant. 

Il me semble enfin que la prise en compte de la dimension du numérique est un élément incontournable de la réflexion à poursuivre. Comme il est noté dans le dossier de France Stratégie, le numérique a, durant cette crise, tenu ses promesses. Il aura permis d’assurer la continuité des activités et contribué à l’acceptation sociale du confinement. Le voici maintenant utilisé pour prévenir un redémarrage de la pandémie.

Le Ciriec-France, avec la collaboration de « Services Publics » et de la MGEN, prépare actuellement un ouvrage  intitulé «  Numérique, Action publique, services collectifs et démocratie » qui doit paraitre à l’automne dans sa collection « économie publique et économie sociale » publiée aux PURH ( presses universitaires de Rouen et du Havre). Nous en co-pilotons la préparation Philippe Bance, Olivier Boned, Yannick Prost et moi-même. J’espère qu’il apportera sa modeste part à la réflexion sur le nouveau modèle de société en cours de gestation.

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