Politique 2020

Nous sommes en plein milieu du conflit sur les retraites et, au moment où ces lignes sont écrites, je ne sais pas comment il va se dénouer. Cela ne doit pas m’interdire de faire le point de la situation politique en cette fin de la première moitié du quinquennat. Quel bilan peut-on dresser de ce qui s’est passé depuis 2 ans et demi (Macron à mi-parcours) ? Que va-t-il se passer d’ici mai 2022 (La gauche et les présidentielles) ?

Macron à mi-parcours

L’ascension a été fulgurante.
Elle est sans équivalent dans l’histoire de notre République.
L’homme est compétent, il a du talent, une forte capacité de séduction et il n’a pas hésité  à faire taire ses scrupules éventuels.
Emmanuel Macron est parfaitement représentatif de l’élite sociale qui s’est renforcée en France durant les trente dernières années. Je renvoie ici à l’excellent livre de Jérôme Fourquet, L’archipel français, naissance d’une nation multiple et divisée, Seuil,2019 , et notamment aux pages qu’il consacre à ce qu’il appelle la   « sécession des élites », ces CSP+ urbaines et diplômées, dont les enfants ne se mêlent plus aux autres, que ce soit à l’école, au service militaire ou dans les colonies de vacances, cette France d’en haut, dont certains des membres pratiquent l’exil fiscal et s’internationalisent. L’électorat Macron s’étend bien sûr au-delà de ces couches. Mais le nouveau Président en fait partie, il les illustre, et c’est à partir de là qu’il s’est vu reconnaitre la capacité de gouverner.

L’installation n’est pas parfaite.
Au niveau de l’entourage immédiat certains choix de personnes, a priori sympathiques, se sont à l’expérience révélés encombrants (affaire Benalla).
S’agissant de la composition du gouvernement on a établi un équilibre intéressant entre des personnes issues de la société civile et d’autres venant des partis politiques et, parmi ces dernières, entre ex-juppéistes et ex-hollandais. Cela n’a pas trop mal fonctionné jusqu’à présent, non sans quelques tensions, sans doute inévitables, et malgré un départ significatif (Nicolas Hulot).
Au parlement la République en marche s’est taillée une majorité, avec des jeunes élus souvent prometteurs mais sans réel projet commun et partant difficiles à discipliner : la préparation des élections municipales est révélatrice à cet égard.
Le premier ministre s’est quant à lui, en dépit d’une certaine raideur, révélé, jusqu’à présent tout au moins, à la hauteur de sa tâche.
Macron lui-même ne s’est pas disqualifié. Il a de l’étoffe. II a commencé à affirmer une présence internationale. Il parle volontiers, souvent bien, parfois trop vite. Mais il n’a pas encore acquis l’épaisseur et il ne s’est pas élevé à la hauteur, sur la base desquelles se construit la stature d’un Président.

L’action menée penche à droite.
Macron a été élu sous la bannière du « en même temps » et les premières mesures du quinquennat, avec notamment le dédoublement des classes de ZEP, se voulaient équilibrées. Mais, au fil des mois, il apparait que le plateau droit de la balance est le plus lourdement chargé.
C’est vrai si l’on prend en considération l’ensemble des mesures prises sur le plan des prélèvements fiscaux et sociaux, où la suppression immédiate de l’ISF et l’instauration de la flat tax pèsent beaucoup plus lourdement que l’extinction progressive de la taxe d’habitation et les ajustements opérés entre cotisations sociales et CSG.
C’est vrai également pour la réforme de l’assurance chômage dont je critique non les réductions qu’elle prévoit pour l’indemnisation des cadres supérieurs mais l’augmentation des durées de travail exigées de l’ensemble des salariés pour qu’ils puissent avoir accès au bénéfice du régime.
Il est plus difficile d’apprécier la portée de nombreux autres textes, souvent fourre-tout, votés depuis deux ans, comme la loi PACTE sur l’entreprise, la loi sur la fonction publique et quelques autres. J’ai suivi de près l’élaboration de la loi Blanquer sur l’école de la confiance : elle est en définitive assez anodine et on aurait sans doute pu sans doute en faire l’économie . Chaque ministre a voulu faire son texte. On peut trouver ici ou là des simplifications utiles ou des innovations bienvenues, mais rien qui vienne fondamentalement changer le cours des choses.
L’inspiration générale est celle d’un libéralisme à la fois assumé et tempéré. Emmanuel Macron sait au besoin prendre ses distances vis-à-vis de la doxa libérale, ainsi à propos de la limite de 3 % du déficit, « débat d’un autre temps ». Il a revu en baisse ses engagements de campagne concernant la diminution du nombre des fonctionnaires. Mais il reste dans la ligne de l’Europe libérale et de la mondialisation capitaliste.

Deux crises sont venues à ce jour impacter cette politique de centre droit.
Ce fut d’abord celle des gilets jaunes. Phénomène nouveau dans l’histoire politique et sociale de notre pays, qui n’a sans doute pas fini de susciter les analyses des sociologues et politicologues, heureux d’avoir à se pencher sur un sujet d’étude original. J’avoue avoir été moi aussi déconcerté par cette insurrection soudaine, sans doctrine et sans chef, qui s’est brusquement matérialisée sur les ronds-points de notre territoire. La population qui s’y manifeste est l’exact contrepoint de l’élite sociale que j’évoquais plus haut. Il ne faut pas donc pas s’étonner qu’Emmanuel Macron ait pu en être, d’emblée, la cible privilégiée. Il a su réagir, avec réalisme, en concédant rapidement des augmentations de pouvoir d’achat, et non sans habileté, en lançant ce « grand débat » dans lequel on aura vu un Président consacrer des heures à aller sur le terrain échanger avec ses compatriotes.
Nous sommes entrés maintenant dans la seconde crise, celle de la réforme des retraites. Elle est de nature plus traditionnelle. Elle mobilise tous ceux, et en tout premier lieu les salariés du public comme du privé, qui, à tort ou à raison, se sentent menacés par une réforme ambitieuse, qui les concerne dans ce qu’ils ont de plus personnel et de plus profond : leur projet de vie et les conditions dans lesquelles ils iront au bout de leur existence. Le dialogue patiemment engagé par un homme expérimenté a été progressivement brouillé par les atermoiements et les contradictions du discours officiel et l’on débouche aujourd’hui sur un conflit majeur dont l’issue, au moment où ces lignes sont écrites, est encore incertaine. Il est vraisemblable que, d’une manière ou d’une autre, Macron va s’en sortir. L’échéance de 2022 pèsera sans doute sur les choix qu’il va faire. Ceci me conduit, dans ce commentaire, à me tourner maintenant vers le futur.

La gauche et les présidentielles

L’objectif
La fondation Res-Publica avait choisi, pour son dernier colloque, tenu à la maison de la chimie le 3 décembre 2019, le thème « Quelle recomposition politique en France ». Jérome Fourquet y a présenté avec talent les lignes de force de la réflexion qu’il développe dans l’ouvrage que j’ai mentionné. Alexandre Devecchio, journaliste au Figaro, s’est prononcé pour un populisme sans Le Pen. David Djaiz a cru devoir remonter aux penseurs de la renaissance avant de présenter la tri-partition du paysage politique actuel en France (bloc libéral mondialisateur, bloc identitaire national-populiste et gauche éco-socialiste). Jean Yves Autexier, enfin, a plaidé, avec sa fougue habituelle, pour la constitution d’un bloc républicain qui permettrait la réconciliation de la gauche et des couches populaires.

En deçà ou au-delà de ces analyses savantes, on voit assez clairement se préparer pour les élections présidentielles de 2022 un affrontement entre le président sortant qui va gérer dans cette perspective les deux dernières années de son mandat et la candidate du Front national qui, tout en sachant ménager les puissances d’argent, agrège patiemment les soutiens des délaissés du système et des défenseurs de l’identité nationale.
J’ai voté Macron dès le 1er tour en 2017, afin d’éviter un duel Fillon-Le Pen au second tour. Cette crainte n’a plus lieu d’être et, si tant est que j’aille jusque-là, mon choix ne sera pas le même en 2022. Mais trouverai-je un candidat à la mesure de mes espoirs ? C’est l’enjeu des deux années qui viennent.

L’objectif pour moi est clair : il faut réunir la gauche et la faire gagner au second tour. Il faut, pour cela, bâtir un programme fédérateur et choisir un porte-drapeau présentable. Il faut, à partir de là, récupérer deux franges assez différentes de l’électorat potentiel de la gauche, celle des couches populaires qui se sont ralliées à Le Pen et celle des socio-démocrates qui ont voté Macron.

Le programme
Nous ne reviendrons pas sans doute à l’élaboration d’un programme commun de la gauche mais il devrait être possible de rapprocher suffisamment les points de vue pour que des désistements soient possibles du premier au second tour. Je vois trois problèmes principaux, qui sont à mon avis surmontables.

La place de l’écologie. Elle devra à l’évidence être forte. Tout le monde fait vert aujourd’hui. Loin de moi la volonté de minimiser l’importance des problèmes que pose le réchauffement de la planète. Mais je ne suis pas spécialiste de ces questions et je n’entrerai pas dans le fond du sujet. Je constate, en tous cas, qu’il y a une belle émulation en ce domaine et qu’elle n’est pas désintéressée. Le parti de Yannick Jadot surfe sur son succès aux élections européennes et veut prendre la tête de file. Mais les socialistes et les insoumis n’entendent pas lui abandonner ce terrain. Tant mieux, à condition que les uns et les autres aient la sagesse de se mettre d’accord le moment venu. La gauche est ici plus à l’aise que la droite, car moins réticente à affronter les intérêts des grands groupes industriels et financiers. Encore faut-il qu’elle soit capable de mettre au point un ensemble de propositions qui soient à la fois ambitieux, réaliste et équilibré. N’oublions pas que c’est l’augmentation de la taxe carbone qui a déclenché le mouvement des gilets jaunes.

Le second problème, oppose, comme bien souvent dans le passé, une gauche modérée, social-démocrate, et une gauche révolutionnaire, autrefois communiste et maintenant aussi mélanchoniste. Ne nous berçons pas d’illusion : ce n’est pas par le vote que l’on opèrera le grand chambardement souhaité par l’avant garde. Si la gauche veut gagner l’élection ce ne peut être que sur la base d’un programme réaliste qui ne nous fera pas sortir du système capitaliste. Mais l’on peut montrer comment une action collective résolument conduite peut conduire au développement du service public et au renforcement de la solidarité. Cela implique que l’on refuse la limitation arbitraire de la dépense publique, que l’on se fixe comme objectif central la réduction des inégalités, que l’on encourage les initiatives des collectivités territoriales et des acteurs de l’économie sociale et solidaire et que l’on renonce à démanteler les entreprises du secteur public. Cela implique aussi que l’on revienne à l’idée d’une planification du développement économique et social. Je garde un souvenir nostalgique du travail que j’ai accompli autrefois auprès du commissariat général du Plan, d’abord comme rapporteur général de la commission des équipements scolaire, ensuite comme responsable du service des affaires sociales. Les modalités peuvent changer. Mais l’idée que, dans son orbite national aussi bien qu’en tant que partenaire de l’Europe, notre pays ne doit pas laisser au marché le soin de piloter son destin, me parait plus que jamais valable. Cette partie du programme est cruciale. Elle peut et doit parler à l’électeur.

Il faudra aussi, et c’est le troisième problème, se mettre d’accord sur la manière d’aborder le sujet de l’immigration et sur la conception que l’on a de la laicité. Je rapproche ces deux questions car c’est sur l’immigration venue du Maghreb et du Moyen Orient et sur les conséquences que l’on lui attribue sur le développement du « communautarisme » que se cristallisent aujourd’hui les polémiques, introduisant ainsi des divergences dans le camp de la gauche et enrichissant dans le même temps le terreau du rassemblement national. Il me semble que, sur ce sujet, une convergence à gauche est possible, fondée sur une analyse objective des phénomènes migratoires et sur la fidélité aux valeurs de la République. Il reste que la formulation des positions peut se révéler difficile sur certains points délicats : exemple type, la question du voile des accompagnatrices de sorties scolaires.

Le processus
Dans un article récent parsemé d’observations pertinentes et pavé de bonnes intentions, (le sauvetage de notre modèle social passe par les urnes, AOC, 10 12 2919) le politologue Frédéric Sawicki souligne à juste titre, que ni la France insoumise, ni EELV, ni le parti socialiste, n’occupent aujourd’hui la position centrale et hégémonique qui, jusqu’au dénouement calamiteux du quinquennat Hollande, permettait au PS d’asseoir son leadership au sein de la gauche et de la représenter tout naturellement au second tour des présidentielles. Seules des primaires ouvertes pourraient selon lui pallier l’absence de parti dominant et il suggère de les organiser.

Cette ambition est légitime. Mais pourra-t-on aller jusque-là ? Cela reste à démontrer. Du moins faut-il essayer, dans les deux années qui viennent, de calmer progressivement le débat interne à la gauche et de confronter sereinement les points de vue et les propositions des uns et des autres.
L’évolution du contexte politique peut s’y prêter. Le conflit sur les retraites a donné lieu à des rencontres dont on avait perdu l’habitude et qui peuvent avoir des prolongements. Les élections municipales obligeront les uns et les autres à composer s’ils veulent gagner. A partir de là on pourrait songer à l’organisation, tout au long de l’année 2020, et sur l’ensemble du territoire, d’une série de rencontres thématiques, à partir desquelles on verrait se dessiner des convergences. Je suis sûr qu’à l’université, dans les entreprises, les services publics, les syndicats, le monde associatif, nombreux seraient ceux et celles qui, sans afficher au départ un engagement partisan, seraient prêts à nourrir un tel processus. A nous de le lancer.

Au bout de la route, pas trop tôt mais pas non plus trop tard, il faudra déboucher sur un choix de personne. Il procèdera soit d’une primaire organisée, soit de la pesanteur politique qui aura mis au premier plan un(e) représentant(e) de l’une des trois formations de gauche ou, ce qui serait évidemment beaucoup mieux, quelqu’un(e) qui les dépasse. Nous n’en sommes pas là, mais il n’est pas interdit de commencer à y penser.

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