Trois chantiers

Education , Dépense publique, Numérique

La période est propice pour faire le point sur l’état d’avancement des trois chantiers sur lesquels je me serai investi en ces années 2018 à 2020.

Il s’agit dans les trois cas de travaux collectifs conduits dans le cadre d’organisations au sein desquelles, après les avoir présidées dans un passé plus ou moins lointain, je reste un animateur :

  • L’association « Services Publics » créée il y a maintenant près de 40 ans, qui réunit, le plus souvent sous la présidence d’un membre du Conseil d’Etat, des hauts fonctionnaires attachés à la conception française du Service public ;
  • Le Ciriec-France, solide maillon français d’une organisation internationale, qui réunit des opérateurs et des chercheurs de l’économie publique et de l’économie sociale et solidaire dans une quinzaine de pays répartis sur tous les continents. 

Sur le chantier de l’éducation nous sommes en fin de parcours. Un ouvrage collectif, que j’ai co-dirigé avec Philippe Bance, a été publié sous l’égide du CIRIEC aux PURH ( presses universitaires de Rouen et du Havre). J’essaierai ci-dessous, en partant des conclusions qui s’en dégagent, de porter un jugement sur la politique actuellement menée en France. 

Sur le chantier de la dépense publique un dossier de base intitulé « Pour une communication objective sur la dépense publique » a été établi par un groupe de travail que j’ai dirigé au sein de l’association « Services Publics ». Nous avons organisé des débats sur ce thème et nous en poursuivons l’approfondissement. 

Sur le chantier du numérique nous n’en sommes qu’aux préliminaires avec, là encore, un ouvrage du Ciriec à paraitre au plus tôt  en 2020 sur le thème « Numérique, action public et démocratie » : vaste sujet, sur lequel je ne m’avance pour le moment qu’avec beaucoup de prudence au sein d’une équipe en cours de constitution. 

I – Education et intérêt général

1 – Le livre du Ciriec couvre l’ensemble du champ de l’éducation. Il regroupe 31 contributions, émanant toutes de spécialistes reconnus. Les points de vue exprimés sont évidemment différents mais ils se rejoignent autour d’orientations communes : l’éducation vue comme un bien commun non marchand ; l’exigence centrale d’égalité des chances ; la bonne préparation à la vie civique, sociale et professionnelle. Nous l’avons présenté en de nombreux lieux : rencontre de lancement à la MGEN en décembre 2018 ; librairie Canopée, Université de Rouen, cercle Roquépine, Défis-métiers, CNAM. Son volume (700 pages) et son prix (35 Euros) n’ont pas facilité sa diffusion, mais je pense qu’il a maintenant trouvé son public et je suis à la disposition des lecteurs de ce blog pour en faciliter la consultation ou l’acquisition. 

L’ouvrage a été bouclé en 2018, après l’arrivée au MEN d’un nouveau ministre, Jean-Michel Blanquer, dont la personnalité s’était immédiatement affirmée et qui avait déjà mis en place de premières mesures, notamment le dédoublement des effectifs en zone prioritaire. Depuis lors, la réforme du lycée, l’instauration d’un nouveau mécanisme d’orientation post-bac (parcours sup), la discussion au parlement des dispositions très diverses et d’inégale importance qui constitueront la loi du 26 juillet 2019 pour une école de la confiance (âge de la scolarité, formation des enseignants, dispositif d’évaluation, école inclusive etc) ont alimenté les commentaires et déclenché des polémiques. 

Il ne faudrait pas que l’arbre cache la forêt. Tout, bien entendu, offre matière à discussion. Des erreurs peuvent être commises, comme l’abandon de la réforme des rythmes scolaires, fort mal engagée par le ministre Peillon, mais qui était bonne dans son principe. Il est légitime de s’interroger sur le contenu des nouveaux programmes du lycée ainsi que l’a fait récemment Igor Martinache, l’un des auteurs de notre livre, ou sur les effets, jugés par certains trop sélectifs, du logiciel de parcours sup. Ces questions sont importantes et j’y reviendrai ci-dessous. Mais il ne faut pas se tromper de cible. Les problèmes essentiels se posent ailleurs et la grève des correcteurs de copie du baccalauréat ne méritait pas l’écho médiatique qui lui a été donné. 

Je suis consterné de voir une cohorte de professeurs, sans doute fort compétents dans leur discipline mais visiblement emportés par leur parti pris, faire grief au ministre, dans une tribune du Monde en date du 17 juillet, d’avoir, en prévoyant que les résultats obtenus en cours d’année puissent remplacer les notes de copies non-corrigées, « bafoué l’idéal sacré d’égalité ». D’où vient en l’espèce la rupture d’égalité, sinon de l’action au demeurant très minoritaire et manifestement inappropriée, qu’ils avaient cru devoir  eux-mêmes engager en privant quelques dizaines de milliers de lycéennes ou lycéens de la sanction normale qu’ils étaient en droit d’attendre au terme de leur scolarité ?

2 – En vérité, le problème fondamental est celui que pose l’échec, aujourd’hui patent, du système éducatif français à assurer une réelle égalité des chances aux enfants qu’il accueille. Les comparaisons internationales sont sans appel et l’on a fini par en prendre conscience. Cet échec se situe au niveau de l’école du socle, celle qui accueille tous les enfants, d’abord à l‘école maternelle ou élémentaire puis au collège. Les enquêtes PISA, qui font autorité en la matière, montrent que la France se situe très en deçà de la moyenne des pays de l’OCDE et que sa situation s’est dégradée depuis le début des années 2000. C’est pour nous un impératif national que de rattraper ce retard et je constate sur ce point, au-delà de différences d’approche qui sont inévitables, une certaine continuité dans la politique suivie au cours du précédent et du présent quinquennat.

Les actions à mener, dont les grandes lignes sont décrites par plusieurs contributions de l’ouvrage, portent sur les structures scolaires, la pédagogie, la formation des maitres, la condition enseignante. Elles ont nécessairement des conséquences sur la dépense d’éducation.

Sur les structures l’évolution est en cours depuis plusieurs décennies mais elle s’opère à la vitesse de l’escargot. Il faut poursuivre l’effort engagé pour assurer la continuité entre l’école et le collège et pour faire tomber le clivage catégoriel entre les « instits » et les « profs ». De ce point de vue l’idée de permettre la création d’établissements des savoirs fondamentaux réunissant des écoles autour d’un collège, évoquée au cours de l’examen de la loi du 29 juillet, n’était pas inintéressante dans son principe. Mais, venue sur amendement parlementaire et sans concertation préalable, elle a été mal comprise et on l’a abandonnée. Il ne faudrait pas que cet épisode remette en question une démarche de rapprochement plus que jamais nécessaire.

Sur la pédagogie il est clair que, en deçà de multiples points qui excèdent ma compétence et que je ne traiterai donc pas ici, la question des effectifs dans les classes est fondamentale. Le dispositif « plus de maitres que de classes » prévu par la loi Peillon allait dans le bon sens. Le dédoublement des effectifs en zone prioritaire mis en œuvre par le ministre Blanquer est une mesure excellente. La limitation à 24 élèves à partir de la rentrée 2020 des effectifs en CP et CE1 ne peut qu’être approuvée. Il faut évidemment continuer dans cette voie.

Sur la formation des maîtres, après un recul regrettable opéré sous le quinquennat Sarkozy pour des raisons d’économie, la mise en place en 2013 des ESPE (écoles supérieures du professorat et de l’éducation) a permis un redressement de la situation. La loi de 2019 leur donne une nouvelle appellation, INSP (instituts nationaux supérieurs du professorat). Il faut voir là, semble-t-il, la volonté de renforcer le rôle du MEN dans le pilotage de ces établissements, jusqu’alors laissé aux universités. Ce point sera nécessairement discuté mais je ne peux que saluer la volonté d’agir en ce domaine, au niveau tant de la formation continue, encore très insuffisante, que de la formation initiale. Encore faudra-t-il, et cela nous conduit au point suivant, qu’une proportion suffisante de jeunes s’orientent vers cette profession.

Sur la condition enseignante le temps est en effet venu de donner corps à la parole présidentielle. Lors de la conférence de presse qu’il a donnée le 25 avril dernier, à l’issue du grand débat national, Emmanuel Macron affirmé la nécessité de « rebâtir, revaloriser ce métier essentiel à la République et à la vie de la nation qu’est l’enseignant, le professeur, le maitre ». Il faut « rendre leurs carrières plus attractives », « revaloriser cette profession », a-t-il répété. De fait la rémunération des enseignants en France, et notamment celle des instituteurs, est notoirement inférieure à celle qu’ils ont dans la moyenne OCDE. Le moment est venu de programmer une remise à niveau substantielle.

Toutes ces mesures ont un coût. La dépense publique globale est élevée en France, mais ce n’est pas le cas pour la dépense d’éducation, qui ne se situe pas au-dessus de la moyenne internationale. De surcroit cette dépense est très inégalement répartie. Dans le primaire la France dépense par élève 15% de moins que la moyenne internationale. Au niveau du collège elle se situe dans la moyenne. Pour le secondaire elle est à 35% au-dessus. Un rééquilibrage est absolument nécessaire. ll est à coup sûr difficile à assumer dans le cadre des contraintes budgétaires que notre gouvernement s’impose. Il peut conduire à des choix douloureux. Mais il faut avoir le courage de le consentir. L’avenir de la Nation en dépend.

3 – J’en viens maintenant à ce que j’ai appelé, dans ma contribution à notre livre, l’enseignement différencié, qui constitue le second étage du système éducatif, c’est à dire l’ensemble des formations, générales ou professionnelles, dans lesquelles s’engagent les jeunes au sortir de l’école du socle, à partir de la fin de troisième. Je formulerai à ce propos trois observations principales. 

La première porte sur l’organisation gouvernementale. Il serait souhaitable de pouvoir prendre une vue d’ensemble des problèmes qui se posent à ce niveau, dans la diversité des formations, générales ou professionnelles, et à leurs stades successifs, après comme avant le baccalauréat. Or deux ministres différents sont ici responsables, Antoine Blanquer pour le second cycle du secondaire, Frédérique Vidal pour le supérieur. Même s’il ne semble pas y avoir de désaccord majeur entre eux, cette division des tâches n’est pas satisfaisante. Je verrais pour ma part un grand ministre de l’éducation nationale, dont dépendraient au moins deux ministres délégués ou secrétaires d’Etat, l’un pour l’école du socle, l’autre pour l’éducation différenciée et peut-être un troisième qui serait chargé de la recherche avancée et des relations internationales.

Je ne suis pas sûr, en second lieu, que nous soyons parvenus à établir une articulation adéquate entre les formations générales et les formations techniques et professionnelles. Les unes et les autres sont d’égale dignité. Les secondes, si elles sont bien organisées, peuvent offrir à des enfants issus souvent des couches populaires non seulement une bonne préparation à l’emploi mais aussi la possibilité de poursuivre des études supérieures. Mais dans la tradition du système éducatif français, elles n’ont ni le même prestige, ni le même statut. Encore aujourd’hui on s’intéresse beaucoup plus à la réforme du lycée général qu’à celle du lycée professionnel, dont la création a marqué une étape importante, mais dont le succès reste à concrétiser. Et quand une filière technique se révèle performante, exemple des IUT, dont la qualité de formation est unanimement reconnue, on la voit mise principalement au service d’enfants des classes aisées qui y trouvent le tremplin permettant d’entamer dans de bonnes conditions leurs études supérieures. Beaucoup reste à faire pour redresser la situation dans ce domaine, en concertation avec les organisations patronales et syndicales.

Enfin, s’il n’est pas étonnant de retrouver, dans ce second étage du système éducatif, les inégalités auxquelles l’école du socle n’a pas remédié, on peut regretter qu’elles soient, à ce niveau, plutôt aggravées qu’atténuées. Mais, là encore, il ne faut pas commettre une erreur de tir. 

Sont souvent mis en cause les mécanismes d’orientation et de sélection, dont le principe va pourtant de soi. Une bonne orientation permet d’éviter les erreurs de parcours et les redoublements inutiles, trop fréquents à l’université. La sélection s’impose dans certains cas de figure et pas seulement pour le choix d’un Président de la République. Le mécanisme mis en place pour canaliser l’accès des bacheliers à l’université (Parcours sup, qui a succédé à Admission post-bac) a été critiqué comme organisant à ce niveau une sélection injuste. Je ne partage pas cet avis et je constate que, après que l’on ait essuyé les plâtres, l’an II de parcours Sup parait ne devoir soulever que peu de vagues.

L’essentiel du problème se trouve ailleurs. Il est posé par le fonctionnement précoce de filières élitistes (classes préparatoires aux grandes écoles, sciences po et autres) et par le développement continu des formations marchandes. Les premières renforcent les écarts déjà creusés au long de l’école de base entre les enfants issus des différentes catégories sociales. Les secondes permettent, pour l’accès à de nombreuses formations techniques ou commerciales, de compenser par l’argent l’insuffisance du talent. Les enfants d’ouvriers sont une fois et demi plus nombreux dans la population que les enfants de cadres supérieurs. Mais ces derniers sont trois fois plus nombreux que les enfants d’ouvriers à l’université, six fois plus nombreux en architecture, huit fois plus en ingénierie, 10 fois en médecine, 15 fois à l’ENA et, c’est le pic, 50 fois à polytechnique[1]

Ces constatations sont proprement insupportables. Il est clair que les projets de suppression ou de réforme de l’ENA ne répondent que très imparfaitement aux exigences d’une situation dont on ne poura sortir que par l’affirmation d’une réelle volonté politique et la réorganisation progressive de l’ensemble des filières de la séquence bac moins trois-bac plus trois. 

Sur tous les points que je viens d’évoquer, l’équipe du CIRIEC est prête à poursuivre le débat. Je remercie une nouvelle fois les contributrices et les contributeurs de notre ouvrage et je suis satisfait de constater que notre message n’est pas tombé dans le vide.


[1]Stéphane Beaud, et Mathias Millet, La vie des idées, 2018)

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