Tour d’Europe

                                   

Dans le prolongement de mon commentaire du résultat en France des élections du 26 mai j’ai essayé de voir ce qui s’est passé dans les autres pays de l’Union européenne. Les notations qui suivent ne prétendent ni à l’exhaustivité ni à une réelle objectivité, car je ne dispose que d’informations partielles et je n’ai pas le même intérêt vis-à-vis des différentes nations qui composent notre continent. Elles font le tour des cinq grandes zones géographiques que l’on peut y distinguer.

1 – L’Europe du sud, celle dont les rives sont baignées par la Méditerranée, autour de ses trois péninsules, ibérique, italienne et hellénique, et de ses deux iles, Malte et Chypre, m’est particulièrement chère. Elle envoie à Bruxelles 152 élus. Les résultats y sont contrastés.

Je ne parlerai pas de ce qui se passe dans les iles, encore que la question des paradis fiscaux, à Malte, et celle des rapports avec la Turquie, à Chypre, ne soient pas sans importance.

C’est dans les deux pays de la péninsule ibérique, Espagne et Portugal, que la situation politique est pour moi la plus satisfaisante. Dans ces deux pays, s’appuyant sur des configurations partisanes différentes mais agissant dans l’axe d’orientations convergentes, un gouvernement à direction socialiste sort plutôt renforcé par la consultation de dimanche dernier. En Espagne, Pedro Sanchez voit son parti renforcé et sera en mesure de poursuivre la politique économique et sociale qu’il conduit depuis deux ans. Au Portugal, Antonio Costa est lui aussi conforté dans sa stratégie, unique en Europe, d’alliance avec les communistes et la gauche radicale. Les élus de ces deux pays devraient pouvoir contribuer intelligemment à la gestion d’un ensemble dont ils n’entendent pas sortir mais qu’ils veulent faire évoluer. Heureux serais-je si la France, en avait fait autant.

La situation est hélas bien différente en Italie.Dans ce pays européen de la première heure c’est la droite nationaliste qui l’emporte haut la main, passant en cinq ans d’un peu plus de 5% à près de 35% des voix. Les socialistes, même s’ils limitent la casse, ont plongé. Le mouvement cinq étoiles n’est plus, en admettant même qu’il l’ait jamais été, une force politique réelle. Les écologistes sont inconnus au bataillon. En bref, mes amis italiens auront bien du mal à s’en sortir.

La Grèce est plus éloignée de nous géographiquement, elle est aussi beaucoup plus pauvre, mais son histoire et sa culture sont les nôtres et il est évident pour moi que sa place en Europe n’est pas usurpée. J’ai suivi avec intérêt le parcours de Tsipras et, même si, comme beaucoup d’autres leaders du camp socialiste, il a trop souvent mis au nom du réalisme ses convictions dans sa poche, j’ai gardé pour lui ma sympathie et je souhaite qu’il puisse continuer à tenir les rênes de son pays. Devancé par la droite, il sort de cette consultation plutôt affaibli mais non condamné et le résultat des élections anticipées qu’il va maintenant organiser déterminera son sort, cependant que les élus de son parti continueront semble-t-il de faire partie, ce qui peut paraitre surprenant, du groupe de la gauche radicale au Parlement européen.

2 – L’Europe de l’outre-Manche,à laquelle tant de souvenirs communs nous unissent, compte encore 84 élus. Elle se trouve, par rapport à l’UE, dans une situation épouvantable. 

L’Irlande indépendante tire certes son épingle du jeu. Elle a sagement envoyé à Bruxelles une palette équilibrée d’élus tous pro-européens.

Quel gâchis, en revanche, dans ce qui est encore le Royaume Uni mais se trouve aujourd’hui en voie de décomposition. Les deux partis, le labour et les torys, qui structuraient depuis des lustres la vie politique de ce pays, souvent donné en exemple par les politicologues, se sont divisés et ils sortent effondrés de ce scrutin, réunissant à eux deux à peine plus du quart du total des voix. Le Brexit de Farage arrive largement en tête. Mais les libéraux démocrates, pro-européens, arrivent en seconde position et ils n’ont pas dit leur dernier mot.  Nul ne peut dire à quoi va nous mener ce chaos, avec une opinion qui se partage, quasiment à égalité, entre partisans et adversaires de la sortie de l’UE. Mes amis écossais, qui sont très largement partisans du maintien, en souffrent plus que tous et il n’est pas exclu qu’il fassent un jour ou l’autre à l’UK le clin d’œil d’un « Scotexit ».

3 – L’Europe du centre ouest, avec l’Allemagne et les trois pays du Benelux, et à laquelle on peut rattacher l’Autriche, reste le noyau dur de l’union européenne. C’est elle qui en tire le plus profit et on la verrait mal larguer les amarres. Si l’on y inclut la France, c’est la zone qui envoie le plus d’élus à Bruxelles, 246 au total.

La palme du confort revient ici au Luxembourg, siège historique d’institutions prestigieuses, paradis fiscal, dont le PIB par habitant est, de très loin, le plus élevé en Europe. Ses 6 élus, conservateurs, libéraux-centristes, verts et sociaux-démocrates continueront à tirer bien des ficelles.

L’Allemagne, tant mieux pour elle, est le pays pour lequel on pourrait croire qu’à été taillée la zone Euro dont le cours a été particulièrement favorable au  Mark, et elle serait évidemment la dernière à vouloir en sortir. Les deux grands partis, la CDU et le SPD, conservent leurs forces mais, le second surtout, ils perdent des voix. Les écologistes font une percée spectaculaire et s’intercalent entre eux. L’extrême droite progresse dans l’ex Allemagne de l’est mais elle reste très minoritaire. Ce pays restera sans complexe la pièce maitresse de l’Union européenne.

Aux Pays bas le parti du travail remporte une victoire inattendue. Cet avantage donné à la gauche, rare en Europe, est pour moi bienvenu, de même que le recul des populistes et le léger progrès des écologistes.

Je ne suis pas en mesure de commenter les résultats en Belgique, en raison du partage qui existe dans ce pays entre les circonscriptions francophones et néerlandophones et de la complexité de la carte des partis polltiques. Mais je ne pense pas qu’il y ait lieu d’avoir grand souci de ce côté-là.

Enfin, la situation en Autriche est originale puisque on y enregistre simultanément le progrès du parti conservateur au pouvoir, la dissolution de son alliance avec une extrême droite qui perd des plumes et sa mise en minorité par une coalition inattendue qui va conduire à de nouvelles élections. Je ne me fais personnellement que peu de souci pour ce pays avec les chercheurs duquel nous avons au Ciriec depuis longtemps des relations fécondes et qui continuera d’une manière ou d’une autre à jouer son rôle dans la mouvance européenne.

4 – L’Europe du nordavec laquelle la France n’a pas de frontière, est certes plus éloignée de nous, mais son appartenance à l’Europe ne pose aucun problème. L’exemple social scandinave reste instructif et le « modèle nordique » des relations dans l’entreprise est à juste titre souvent pris en exemple. Elle envoie à Bruxelles 71 élus et les résultats que l’on y enregistre n’ont rien d’inattendu.  

La Suède n’est pas dans la zone Euro et elle ne s’en porte au demeurant pas plus mal. Les sociaux-démocrates y restent nettement en tête devant la droite classique. L’extrême droite, bien qu’en progrès ne vient qu’ensuite, suivie des écologistes et des centristes. 

Au Danemark on a voté massivement. Centristes et sociaux-démocrates sont largement en tête, suivis des écologistes. 

Même chose en Finlande où les écologistes et les sociaux-démocrates progressent au détriment des conservateurs au pouvoir. 

Dans aucun de ces trois pays il n’y a remise en cause des équilibres antérieurs et du positionnement vis-à-vis de l’Europe.

Restent les trois Etats baltes, Estonie, Lettonie et Lithuaniequi sont à la limite entre cette zone nordique et celle de l’Europe de l’est dont je parlerai ensuite. Si je les range ici c’est parce que je pense que leur intégration dans l’ensemble européen devrait pouvoir se poursuivre sans difficulté majeure. Ce sont de petits pays que leur culture et leur niveau de développement rapprochent de leurs voisins scandinaves. Les résultats enregistrés dimanche et que je ne commenterai pas davantage sont fonction des situation locales et n’appellent pas de ma part des commentaires spécifiques. 

5 – L’Europe de l’est, avec ses 174 élus est la zone pour laquelle se posent aujourd’hui les problèmes les plus lourds. Sur les conditions de l’entrée dans l’Union européenne des pays qui la composent, mon point de vue a fortement évolué.

J’ai eu au tournant de ce siècle à participer activement à des activités de coopération administrative en direction des pays de l’Est, en Russie d’une part, dans plusieurs des Etats de l’ancienne zone soviétique d’autre part. Je pensais alors qu’il était naturel d’offrir à ces pays, qui allaient devenir indépendants mais qui étaient encore démunis et inexpérimentés, un accueil au sein de l’Union européenne. Cela partait d’un bon sentiment, mais je ne suis pas sûr d’avoir alors suffisamment pesé les conditions dans lesquelles cette opération allait pouvoir être réalisée.

Il aurait fallu imaginer une forme de soutien et de coopération autre que celle qui a consisté à les intégrer directement dans l’Union européenne, à égalité de droits et de devoirs qu’ils se sont révélés incapables d’assumer et de respecter. Leur culture et leurs pratiques politiques ne rejoignent qu’en partie celles des autres contrées du continent. Leur niveau de développement est nettement inférieur. Leur poids dans le système, plus d’un cinquième des élus à Bruxelles, en déséquilibre le fonctionnement.

Le scrutin de dimanche illustre cette situation avec, dans la plupart des pays, une prédominance de courants étiquetés souverainistes ou populistes, sans que je sois, il est vrai, personnellement en mesure de vérifier pour chacun d’eux le degré de pertinence de ces qualificatifs. Les notations qui suivent sont de ce fait très lacunaires.

En Polognec’est le parti ultra-conservateur Droit et Justice qui arrive très largement en tête, avec 46% des suffrages. 

En Hongriela droite nationaliste et souverainiste de Victor Orban obtient plus de 52%, tandis que son homologue arrive en tête en Slovénie

En République tchèque, c’est aussi le parti populiste du premier ministre qui arrive en tête, les conservateurs et l’extrême droite sont en force.

En Slovaquie les sociaux-démocrates sont devancés par une coalition centriste et talonnés par l’extrême droite. 

En Roumanie, avant dernière dans le classement du PIB par tête dans les pays européens, le parti nationaliste libéral devance le parti social-démocrate

EnBulgarie, dernière du même classement, les conservateurs sont en tête, devant les sociaux-démocrates.

Reste la Croatie, où les conservateurs au pouvoir sont en recul et les sociaux-démocrates en progrès, et où l’on enregistre la percée à première vue sympathique de la liste d’un magistrat engagé dans la lutte contre corruption. 

En conclusion

Au terme de cette revue des résultats enregistrés sur notre continent on peut, comme le font la plupart des commentateurs, s’interroger sur les inflexions que le vote de dimanche dernier apporte à la composition de l’assemblée européenne. 

Le PPE et la social-démocratie restent les groupes les plus importants mais ils n’ont plus à eux deux la majorité des voix et ils devront composer avec les centristes et les écologistes en progrès. Les souverainistes s’affirment fortement mais de manières différentes, en France, au Royaume Uni, en Italie, dans les pays de l’est notamment. On continuera dans les prochaines années à négocier, sur les bases ainsi modifiées, les compromis qui permettent de pourvoir les postes et de mener les politiques. 

Mais l’essentiel, pour moi, se situe ailleurs. 

Je crois, avec d’autres, que l’Europe est pour nous un point de passage obligatoire. Elle doit se mettre en mesure d’offrir, face aux autres grandes puissances mondiales, les Etats-Unis, la Chine, la Russie peut-être, une voie originale de développement, dans la définition de laquelle le courant socialiste, auquel je continue de me rattacher, peut jouer un rôle essentiel.

Mais il me parait évident que cette voie ne pourra s’affirmer qu’à partir d’une profonde redistribution des cartes. L’Europe doit se redéfinir, se reconfigurer, se reconstruire. Elle ne pourra le faire sans qu’on en vienne un jour ou l’autre, et le plus tôt sera le mieux, à la renégociation des traités qui la fondent.

Il faut conserver et revivifier le noyau de base dont à mon sens le Royaume uni, comme l’Italie, font nécessairement partie, et savoir négocier avec ces deux pays les compromis nécessaires. 

Il faut assujettir clairement tous les pays européens aux principes de la solidarité et aux exigences de la liberté et subordonner à ces deux conditions la définition du statut qui leur est applicable au sein de l’Union. 

Il faut avoir l’intelligence de donner à la convergence à long terme des politiques économiques et sociales la priorité sur l’alignement dans l’immédiat des normes comptables.

Il faut savoir aménager, à l’intérieur de l’Union, des espaces de liberté et de différenciation. 

Fermeté dans l’application des principes et souplesse dans la mise en œuvre opérationnelle ne sont pas incompatibles. C’est en les associant que l’Europe s’affirmera dans le Monde.

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